LA LIBERTÉ LIBÉRÉE
1 Th 5, 1-8 ; Mt 18, 21-35
(17 août 2001)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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travers cette parabole bien connue qu'on appelle celle du débiteur impitoyable, il me semble que nous avons là une des pierres de touche de ce qu'on peut appeler l'existence chrétienne, tellement fondamentale que, vous le savez, l'avant-dernière demande du Notre Père est le résumé de cette parabole : "Remets-nous nos dettes comme nous les remettons à nos débiteurs". Ce n'est donc pas simplement par la parabole que nous venons d'entendre que le Christ lie les deux comportements, mais c'est un des demandes quotidiennes de chacun des chrétiens et de l'assemblée chrétienne que de supplier Dieu de faire de nous des "pardonneurs" comme Il est Lui-même le grand pardonneur. C'est très intéressant puisque dans une des traductions du Pater telle qu'elle nous est parvenue, il est bien question de dettes et non pas de péché. C'est bien la conscience du débiteur qui est un des éléments clés de notre existence chrétienne.
Il n'y a rien de pire que les soucis d'argent. Evidemment, il faut avoir un minimum d'honnêteté, mais la plupart du temps, vous le savez, quand on a de gros soucis d'argent, cela peut vraiment vous gâcher l'existence. Parce que ce n'est pas simplement le fait qu'on est en dette, mais on a l'impression que c'est tout notre agir qui est ainsi paralysé. Le débiteur, celui qui doit de l'argent, est celui qui a perdu les possibilités de gérer sa vie et son avenir. C'est cela la conscience du débiteur. Quand on doit quelque chose, on s'aperçoit que tout est tellement polarisé de toutes nos forces vitales vers le fait de rembourser la dette, qu'on n'a plus de liberté pour rien d'autre. Le débiteur est celui qui est lié. Et c'est d'ailleurs pour cette raison-là que dans l'antiquité, les dettes étaient toujours, et cela continue encore maintenant, dans certains cas avec les scandales financiers, c'était toujours lié à la prison. L'emprisonnement du débiteur qui ne peut pas rembourser sa dette, se solde par la manifestation de son absence de liberté. Quand on est mis au trou, c'est qu'on ne peut plus rien faire. C'est donc la manifestation pure et simple du fait qu'on a des dettes. Il n'y a plus de gestion possible de l'avenir.
Or, cette parabole est très intéressante, car effectivement, en quoi la générosité du Maître est-elle grande vis-à-vis de ce débiteur qui va devenir impitoyable ? En fait, ce n'est pas tellement qu'il lui dit ne pas avoir besoin de l'argent, parce qu'en réalité, tout semble se passer comme si ce monsieur qui prêtait si volontiers l'argent ne devait pas être à court, et qu'au fond on sent très bien que chez le Maître, ce n'est pas la question de l'argent qui l'intéresse. Le Maître lui rend la liberté. Et du coup, c'est cela qui est paradoxal, au moment où le débiteur qui devait toute cette somme recouvre la liberté, il devrait mesurer ce que c'est que de retrouver toutes les possibilités d'action. Et comme maintenant, son action son avenir, son agir sont basés sur la libéralité du Maître qui lui a remis la dette, il devrait en fait, gérer son action selon le mode même de la générosité qui lui a permis de retrouver la tête hors de l'eau. Or, que fait-il ce coquin? Exactement l'inverse. Là où il a recouvré la liberté, il en profite pour asservir celui qui lui devait trois fois rien. Il y a un mésusage radical, une transformation, une perversion de la liberté, c'est là le problème du débiteur impitoyable. Ce n'est pas simplement un problème de calcul, il y en a un qui doit beaucoup et un autre qui ne doit pas beaucoup.
Mais le vrai problème, c'est la perversion de la liberté. Quand on a été délivré de cette angoisse permanente de sa voir comment on va faire pour rembourser, et d'une certaine manière d'avoir été privé de la liberté, comment à partir du moment où on la recouvre cette liberté, allons-nous la mettre à profit. Donc la première chose qu'il devrait faire c'est de dire : tu me dois un petit rien, c'est bon, on n'en parle plus ! Or, que fait-il ? Il dit : "rends-moi sinon je te serre la gorge". Et c'est pour cela que l'autre quand il apprend l'histoire par les mouchards, il est furieux, parce qu'il ne comprend pas, et il ne veut plus laisser la liberté à ce débiteur impitoyable, car il devient un danger public : quand je te rends la liberté, si tu t'en sers comme cela, tu es ignoble, donc je te retire la possibilité d'user de cette liberté que je t'avais rendu. C'est le débiteur lui-même qui se condamne. Parce qu'il a mal usé de la liberté qui lui était rendue, or il devait en user d'autant mieux que maintenant il l'avait retrouvée, il jouissait d'un double statut de liberté, puisqu'il était délivré et que maintenant il pouvait en user comme avant. Cet âne-là au lieu d'utiliser sa liberté pour promouvoir la liberté des autres, il l'utilise pour asservir les autres, donc c'est un danger public. C'est pour cela que le débiteur impitoyable est vraiment inutilisable.
Cela touche quelque chose de très profond, c'est une des meilleurs paraboles sur la liberté humaine. Tout liberté humaine qui se situerait par rapport à l'autre comme un pouvoir de domination, c'est une liberté perverse. Et c'est malheureusement, hélas, une façon courante d'utiliser notre liberté. A force de vouloir mettre les deux libertés à égalité l'une en face de l'autre, à jouer au chat à la souris et à je te mange ou tu me manges, on pervertit le jeu de la liberté. Et c'est bien là le cœur du christianisme, c'est de dire : qu'est-ce que la liberté humaine ? C'est une liberté libérée, donc qui sait qu'elle a reçu à un deuxième titre une liberté, et dans l'opération même qui lui a rendu la liberté, elle ne peut plus vivre comme avant, elle ne peut plus vivre sur des nostalgies de pouvoir, de domination ou d'asservissement des autres, sinon elle est perverse.
Je crois que cela touche quelque chose d'extrêmement profond dans notre manière aujourd'hui de concevoir la liberté. Le mot liberté est le mot le plus dangereux qui soit. Il peut être utilisé ou bien dans une sorte de moyen d'asservir l'autre, en oubliant nous-mêmes que nous sommes débiteurs de notre propre liberté, ou bien au contraire, cela doit être l'enjeu le plus magnifique qui soit, c'est-à-dire que la liberté libérée devient elle-même instrument de libération pour les autres, et c'est cela que le Christ a voulu, et c'est cela qu'a initié la mort du Christ et sa Résurrection.
AMEN