MARCHE !
2 S 1, 17-27 ; Mt 13, 24-30
(14 juillet 2001)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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ieu s'est toujours méfié des sédentaires. C'est une race qu'Il regarde avec distance, en effet, Il a toujours un peu peur que ces derniers dans ils habitudes qu'ils prennent n'aient finalement placé Dieu à un endroit qui leur convienne, un en droit bien délimité, une sorte de dieu domestique qu'on peut convoquer selon les besoins dans cet endroit de la maison intérieure. Il a toujours préféré les voyageurs, Il a préféré les marcheurs, je ne sais pas s'il aime ceux qui font du vélo, ça c'est un autre problème psychique, mais en tout cas, Il aime ceux qui marchent, "marche en Ta présence", entend-on dans la Bible ... parce que le voyage c'est le moment privilégié où notre humanité cessant de s'endormir en elle-même s'ouvre à des possibles. C'est une sorte de dégagement, une ouverture, comme un éventail qui s'épanouit. Il m'a semblé moi-même, je m'appuie sur une petite expérience de voyage, (ni à pied ni à vélo d'ailleurs), je m'étais dit un jour : voilà une chose que j'entends, c'était une pièce de théâtre, dans un pays lointain, et je n'avais jamais soupçonné que cela puisse exister, or, ça existait bien avant moi et indépendamment de moi. C'était un théâtre japonais, et il y avait à côté de moi un japonais qui pleurait, enfin, comme un japonais pleure, il y avait trois gouttes qui descendaient de ses yeux bridés, devant un geste qui pour moi ne suscitait aucune émotion. Et je l'étais dit, voilà une chose dont je ne pensais même pas qu'elle puisse secouer un autre homme, un frère, et je suis revenu avec cette part d'inconnu qui est la même je pense, si je revoyais ce geste du théâtre No, je n'aurais pas plus d'émotion, mais je sais qu'elle existe et elle est comme un point inconnu hors de moi qui s'ajoute aux autres points inconnus que nos voyages nous font découvrir.
Ces points inconnus ce sont des traces de Dieu. Ce sont des traces que je n'avais pas prévu, comme si mon humanité habituée à la culture dans laquelle elle est née s'était endormie un peu sur l'idée qu'il y avait quelque chose d'autre, quelqu'un d'autre, de l'inconnu dont on ne fera jamais le tour. Et le voyageur est celui qui prend le risque de cet inconnu, qui prend le risque d'éveiller son humanité, d'éveiller ses sens, à ce qu'une rencontre aussi banale, soit-elle d'un paysage, d'un chemin ou d'un autre pèlerin, prenne une densité ou une intensité, prenne un sens nouveau que dans nos habitudes, dans l'endormissement de nos vies, ces choses-là ne parlent plus. Comme si on redonnait la parole aux choses de ce monde pour qu'elles disent mieux Dieu. Je pense que c'est pareil dans le mariage. Et nos engagements sont toujours du côté du réveil de nos sens, de notre humanité, comme si nous avions à réapprendre sans arrêt à nous réveiller pour découvrir cette part d'inconnu qui est toujours le portail d'approche de Dieu. Et la femme ou l'homme avec qui je m'apprête à vivre, et avec lequel ou laquelle je m'engage sont ce rappel heureux, excitant, parfois douloureux, parfois quotidien, parfois lourd de cette part d'inconnu dans laquelle Dieu se dit mieux et se laisse mieux entendre. C'est une sorte de disposition, une sorte de don que le pèlerinage : on se prête à une expérience dont on ne sait rien à l'avance, c'est pareil pour les engagements. Cette part d'inconnu laisse la place à l'improvisation de Dieu. "Je vais te parler comme Je ne t'ai jamais parlé, je vais te parler dans un langage que tu es presque prêt à entendre, un nouveau langage le langage qui est le mien". Et l'on n'aura jamais fini, d'inconnu en inconnu, jusqu'à l'inconnu final, qui est la rencontre avec Lui, de se dire que c'est à la fois tellement différent, et tellement familier. Et lorsque nous entendrons le chant de Dieu, le chant final, le chant de l'accueil qui nous dira : avance vers Moi, marche vers Moi, alors nous reconnaîtrons ce chant dont nous avons entendu quelques prémices dans notre vie, ce sera peut-être cet oiseau qui réveillera le frère Yves un petit matin, ou la douceur de la rencontre entre un homme et une femme, tous ces éléments qui mis bout à bout dessineront le visage total de Dieu. Encore faut-il s'y prêter, s'y ouvrir, encore faut-il aiguiser son appétit à ce Dieu dont nous pensons peut-être avoir fait un peu le tour ou dont nous avons l'habitude, en tuant cette habitude nous offrons une nouvelle possibilité à notre âme de s'exalter. Je crois que le bonheur en Dieu ce n'est pas de ne pas avoir de malheur, c'est de ne pas être protégé ou être à l'abri des drames ou des difficultés. Le bonheur en Dieu, c'est d'être avec, quel que soit l'endroit où nous sommes. Finalement, nous nous plaignons du malheur et du mal, or au fond, la vraie plainte que nous devrions avoir et qui est la vraie plainte, c'est d'être privé de Lui. Avec Lui nous sommes capables de traverser les collines, les ruisseaux, les mers, les océans, et toute notre vie.
Faisons donc la prière et le souhait les uns pour les autres et spécialement pour ceux que nous avons évoqué en cette Eucharistie, et c'est valable pour chacun de nous, que Dieu, comme on le dit : "soit avec nous", au sens profond, et pour qu'Il soit avec nous, il faut que nous soyons ouverts à cette Présence, aiguisés, réveillés, insatiables, comme des chercheurs qui ne peuvent se coucher, qui ne peuvent se lasser de découvrir, d'écouter le visage d'inconnus qui au fond sont le visage le plus secret de notre vie, et nous n'aurons même jamais fini d'en dessiner les contours.
Vous avez entendu dans le premier texte la façon dont ces deux hommes parlent l'un de l'autre, avec tant d'amour. Quand un amour si fort réunit deux êtres, que ce soient deux hommes, deux femmes, un homme et une femme, "ton amour est plus cher", c'est qu'il a discerné quelque chose en lui, qui était en lui malgré lui, et qui disait plus que lui, mais que seul lui pouvait dire. Je crois que c'est ça la vie conjugale, c'est ça l'amitié, c'et qu'on a découvert la façon dont l'autre disait Dieu d'une façon unique, et qu'on ne peut plus s'en passer.
AMEN