QUI A COMMENCÉ ?

1 S 22, 6-23 ; Mt 5, 20-26

(7 juin 2001)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

N

e vaudrait-il pas mieux fermer la Bible et la ranger dans un endroit bien clos pour en empêcher l'accessibilité ? C'est un livre tel­lement dangereux et violent, avec très souvent ce sentiment qu'il y a une opposition totale entre l'An­cien et le Nouveau Testament. Dans la première lec­ture, nous voyons le roi d'Israël, ce qui n'est quand même pas rien, qui fait tuer toute une population, et l'instant d'après, après un psaume et un Alleluia, voilà que le Christ nous dit : "Tu ne tueras point". A moins de ne pas jeter la Bible dans un coin, faut-il, autre solution, opérer des coupes sombres et vouloir abso­lument en sortir et en extraire toute la violence hu­maine qui s'y trouve, mettre au rebut une bonne fois pour toutes l'Ancien Testament, qui nous choque, que nous trouvons parfois dépassé, d'un autre âge, nous qui sommes maintenant si civilisés, christianisés, évangélisés ? L'Église se l'est toujours refusé et le Christ a toujours voulu que la vie chrétienne soit une vie en tension perpétuelle. Les deux textes sont rem­plis de violence, que ce soit le premier, et que ce soit aussi le deuxième, car dans l'évangile, si ce n'est pas l'homme qui est violent, c'est ce que nous demande Dieu qui nous semble impossible à faire.

Quelle solution adopter ? Jésus au début de ce texte nous dit : "Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux". Oui, il faudrait que nous, en tant que chrétiens, notre justice surpasse celle des pharisiens. Mais que veut dire surpasser ? En fait, que veut dire accomplir la Loi ? La Loi, est-ce unique­ment suivre les préceptes : tu ne tueras pas ? Très bien, je ne tue pas ... Accomplir, est-ce que cela veut dire au contraire comme certains peuvent le penser, aller au-delà de ce que demande la Loi ? En fait, l'ac­complissement signifie aller jusqu'au bout de quelque chose : accomplir bien son travail, sa mission, accom­plir un objectif qu'on a voulu se donner. Accomplir ce n'est pas aller au-delà de quelque chose, mais d'aller jusqu'au bout de ce qui est demandé. Et on l'oublie quelquefois, l'accomplissement si cela signifie vérita­blement aller jusqu'au bout, montre qu'il y a à aller à deux bouts extrêmes. Le premier bout, le bout des origines, et l'autre bout, ce qui finit. Et dans ce texte, là encore, ce que nous demande Jésus en accomplis­sant la justice, est de l'ordre du début et de la fin. Quand on prend la première partie du texte, on voit qu'Il parle de la violence, du meurtre. Derrière cette question de la violence, il y a cette question lanci­nante de l'origine : "Qui est coupable du meurtre ? A qui est la faute". Et le violent, c'est celui qui rentre dans ce cercle, dans cette spirale et qui dit toujours : "Qui est le coupable?" - Ce n'est pas moi, c'est lui ..." Une sorte de souci de vouloir toujours revenir aux origines, et ainsi, de dénoncer la culpabilité. Il suffit de regarder des enfants jouer dans une cour de ré­création, dès qu'il y a une petite émeute qui se pro­duit, très souvent la question des enfants ça va être : "Qui a commencé? Ce n'est pas moi, c'est lui ..." Et l'on se rejette indéfiniment la faute. D'une manière plus grave, si vous regardez les actualités, vous verrez que dans certains conflits, la question est toujours : "Qui a commencé ? c'est toi qui as mis la bombe ? non, ce n'est pas moi, c'est toi qui a fait ceci, non c'est toi qui ..." Et l'on tourne dans une sorte de cercle vi­cieux, dans une violence qui ne s'arrête pas. Et à l'au­tre bout, à la fin, il y a la question de la justice. Le texte nous dit : "Hâte-toi de t'accorder avec ton ad­versaire tant que tu es encore avec lui sur le chemin de peur que l'adversaire ne te livre au juge". Cette fois-ci, il n'est plus question de la violence des origi­nes, mais de la violence de la fin, au moment où un jugement va être rendu. Dans les deux cas, ce que nous demande Jésus, c'est de désamorcer cette vio­lence, la violence des origines, mais aussi de ne pas aller jusqu'à la justice, jusqu'au procès, de nous mon­trer que si le procès très souvent est justifié, là je ne fais pas le procès de la justice, surtout dans notre ville d'Aix, mais ce que nous demande Jésus à ce moment-là, c'est d'expliquer qu'au-delà du procès, et juste avant, il est possible de se réconcilier, il est possible d'opérer un geste gratuit de réconciliation entre les deux personnes.

Dans notre époque, où nous sommes telle­ment soucieux dans les médias de trouver à qui est la faute, de trouver qui a commencé, de trouver qui est coupable, de vouloir "juridiciser" absolument tout ce qui se passe, des vaches folles au procès contre Philip Moris, ou encore sur des histoires qui ont cinquante ou cent ans ou plus, je crois qu'on oublie souvent de remettre les choses à leur place. D'abord de comprendre qu'au niveau historique, l'historien n'a pas à juger comme un juge, et au niveau de l'avenir, de comprendre exactement comme l'a fait le pape Jean-Paul II pendant cette année, de comprendre que dire tout le temps "à qui la faute, qui a commencé " ? c'est faire œuvre de mort et violence. La vraie justice n'est pas là, mais c'est de prendre acte de ce qui s'est passé, ne pas l'oublier, accomplir les Écritures, accomplir la Loi de Jésus et d'accepter en vérité de pardonner.

 

 

AMEN