RECEVOIR SA PLACE DU PÈRE

2 Co 4, 7-15; Mt 20,20-28

(25 juillet 2000)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

'atmosphère dans le groupe des disciples ne devait pas toujours être absolument fraternelle et aimable, quand on pense que les deux fils de Zébédée font intervenir leur mère qui n'hésite pas à formuler elle-même la demande, mais on voit bien que cela vient d'eux, car Jésus montre qu'il n'est pas dupe en répondant à la mère : "Savez-vous ce que vous demandez ?" En réalité Il sait très bien d'où est venue l'affaire, et quand Jacques et Jean ont formulé cette demande, cela n'a pas dû faire spécialement plai­sir aux autres qui se sont tout de suite indignés. Pour­tant, ils n'auraient pas dû se fâcher parce que la ré­ponse de Jésus est extrêmement claire : Il dit que Lui sait qu'ils boiront la coupe, mais que c'est le Père qui leur donnera la place. A travers cette réponse, c'était la meilleure manière de déjouer le petit stratagème des deux frères Jacques et Jean, mais c'est aussi un peu le mystère de la vie apostolique qui est dévoilé, et du mystère de notre propre vie dans la mesure où comme les apôtres nous avons à suivre le Christ. Donc, le Christ vient sur la terre pour nous faire entrer dans le Royaume. Le rôle du Christ n'est pas d'attri­buer les places, mais il est de dire : "Si vous voulez vivre avec moi l'aventure du Royaume, voilà ce que cela exige, et voilà ce que cela coûte". Ainsi, les apô­tres se situent par rapport à Jésus comme par rapport à quelqu'un qui les appelle, et c'est toujours la première dimension de la vie apostolique, il faut qu'il y ait un appel, il faut qu'il y ait l'indication de la direction, c'est d'ailleurs pour cette raison que Jacques, Jean, André, ont reçu comme première parole de Jésus : "Viens, suis-moi".

Dans toute vie apostolique, celle des apôtres, mais nous sommes tous appelés à mener la même vie que les apôtres, toute vie apostolique commence par cet appel. Et la seule chose que le Christ peut nous demander à ce moment-là, comme il le demande à Jean et à Jacques : "Il faut boire la coupe que je vais boire", c'est-à-dire, il faut participer à mon destin, à la manière dont je vais vous faire entrer dans le Royaume. Mais s'il n'y avait que cela, cela serait peut-être assez ambigu, car cela voudrait dire qu'on veut bien suivre le Christ à condition de gagner. Si on ne se situait par rapport à la vocation, que par le fait de vouloir suivre le Christ, cela induit effectivement la situation qu'on voit dans le groupe, qui finalement va emporter le morceau. Avec les représentations de l'époque, la venue d'un royaume, l'établissement du Messie, le fait que le Messie rassemble ses troupes, ces hommes, évidemment, cela ne pouvait que dé­chaîner dans le cœur de ceux qui suivaient Jésus une sorte d'ambition, il faut bien dire le mot, une sorte de recherche d'une prise de pouvoir, justifiée par toutes sortes de bonnes raisons spirituelles que vous pouvez imaginer, le chemin de l'enfer est toujours pavé de bonnes intentions, mais en fait, même sous le prétexte de suivre Jésus, ils ne cherchent que leur propre gloire. C'est là où cela devient intéressant, car pour déjouer cette tentation, Jésus n'a qu'une parole, c'est de dire que c'est le Père qui donne la place. Et c'est là une deuxième dimension de la vie apostolique, non seulement comme le Christ vouloir entrer dans le Royaume, avec Lui et par Lui, mais savoir que tout comme le Christ ne fait ce qu'Il fait que par le don du Père, il faut que nous aussi nous suivions le Christ parce que c'est le Père qui nous ordonne de le suivre.

Ce mystère de la suite du Christ qui est le cœur de la vie chrétienne, il peut être très ambigu, il peut être le maquillage d'une sorte d'ambition et de développement du désir personnel, et le Christ à ce moment-là est obligé de dévoiler les ambiguïtés et les motivations qui nous habitent : "attention, vous vou­lez me suivre, mais c'est le Père qui vous donnera d'être ce que vous avez à être", c'est le deuxième as­pect le plus important. C'est comme si le Christ nous disait ce jour-là : "De même que moi je ne suis ce que je suis que par le Père, ce qui sera le cœur même de la foi trinitaire", car le Fils n'est rien d'autre que ce que le Père lui donne d'être, de même vous, vous ne pouvez pas simplement vous justifier ou expliquer votre existence par le fait que vous avez décidé de me suivre, que vous avez accepté de me suivre, mais vous ne pouvez comprendre et vous définir vous-mêmes que par rapport à ce que le Père commence par vous donner d'être et vous donnera d'être dans le Royaume. C'est cela la place, ce n'est pas exactement de la hiérarchie, ce n'est pas les degrés dans l'admi­nistration ou dans les grades de l'armée. La place que le Père donne, c'est l'accomplissement de la personne même du baptisé mais uniquement par don du Père.

Frères et sœurs, que cette fête de saint Jac­ques nous ramène un peu à cette question fondamen­tale : nous disons que nous sommes des disciples du Christ, nous disons que nous voulons suivre le Christ, nous avons raison, c'est bien, mais comment le com­prenons-nous ? Est-ce une sorte de challenge spirituel dans lequel on essayerait de donner le meilleur de nous-mêmes ? Est-ce que nous sommes là, par mère des fils de Zébédée interposée, en train de demander à Dieu de nous donner un certain statut ? Ou bien au contraire, est-ce que nous suivons le Christ jusque dans la manière même dont Lui accepte d'être Lui-même et de se recevoir par don du Père, et que donc, pour nous-mêmes, suivre le Christ ce soit reçu et re­connu comme une grâce.

 

AMEN