A LA RECHERCHE DES MIETTES
Jos 24, 25-28 ; Mt 15, 21-28
(24 juillet 2000)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ette page d'évangile, frères et sœurs est déroutante, mais d'un très grand profit spirituel pour nous si nous savons en pénétrer le sens. Déroutante d'abord par cette attitude de Jésus, peu compréhensible, devant cette cananéenne qui lui demande la guérison de sa fille, il ne répond pas, devant les disciples qui insistent, il oppose une fin de non-recevoir : "Je ne suis pas envoyé pour les étrangers, mais seulement aux enfants d'Israël". Et puis finalement, devant la femme qui insiste, Jésus est d'une étrange dureté, il la traite de chien : "Il ne faut pas prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens". Étrange attitude que celle de Jésus, derrière cette attitude il y a aussi un autre problème, Jésus est-il venu pour sauver seulement les enfants d'Israël, est-Il venu seulement accomplir cette Alliance dont nous parlait le livre de Josué et qui vient compléter l'Alliance du Sinaï, la rendre plus concrète puisque c'est l'Alliance de la Terre Promise et conquise par Josué, est-Il venu seulement pour les enfants d'Israël ? Son message n'est-il donc pas universel, ne s'adresse-t-il pas aussi aux païens, à ces cananéens, à ces païens que nous sommes nous aussi ?
Voilà donc un texte énigmatique et qui nous pose des tas de problèmes. Et en même temps, ce texte est merveilleux parce qu'il nous montre l'utilité de cette femme, qui loin de se décourager quand le Christ la rabroue, accepte de n'être qu'un chien, et trouve cette parole extraordinaire : "Les chiens mangent les miettes sous la table de leur maître". Elle ne cherche donc pas à revendiquer, elle ne cherche pas à s'égaler aux enfants d'Israël, elle accepte de n'être que de seconde zone, mais même pour ces pauvres, même pour ces chiens, il y a une bénédiction, une grâce, c'est ce qu'elle affirme avec une confiance et une humilité, avec une insistance et une persévérance incroyables, et Jésus accède à son désir. Nous pouvons presque nous demander si cette attitude apparemment dure, si ce refus de Jésus n'était pas là pour tester la foi de la cananéenne, du moins pour lui donner l'occasion d'aller jusqu'à cette manifestation tellement bouleversante d'humilité et de confiance et nous inviter nous-mêmes à ne pas nous laisser rebuter par les apparences.
Beaucoup d'autres passages de l'évangile l'attestent, Jésus n'est pas venu seulement pour le peuple d'Israël, Il est venu pour que soient rassemblés dans l'unité les enfants de Dieu dispersés, pour que la bénédiction d'Abraham parvienne à toutes les nations, chose promise dès le début, Jésus est venu pour rassembler tous les hommes en un seul peuple qui est l'Église, et d'une certaine manière quand Il se laisse forcer la main par cette cananéenne, Il veut là aussi nous indiquer que son salut n'est pas réservé malgré les paroles qu'Il a dite d'abord, en fin de compte son salut est pour tous. Ce que Jésus veut nous faire comprendre, c'est que juifs ou païens, et saint Paul saura le souligner, membres du peuple élu, non, c'est seulement par miséricorde que nous sommes sauvés. Nous n'avons pas droit au salut, nous ne pouvons pas revendiquer nos mérites et les mettre devant Dieu comme quelque chose qui nous justifierait à ses yeux et qui exigerait notre salut.
Au fond, que nous soyons du peuple juif ou pas, nous sommes tous les petits chiens qui peuvent seulement espérer quelques miettes du salut. Mais Jésus justement, nous donne largement ce salut, Il ne se contente pas de donner des miettes à la cananéenne et à sa fille, il la guérit totalement, il la restaure de fond en comble, Il lui donne le même salut que celui qu'Il veut donner aussi au peuple juif. Seulement ce salut, nous ne pouvons pas le demander comme un droit, nous pouvons seulement le recevoir gratuitement, pauvrement, humblement, non pas parce que Dieu voudrait nous humilier, ou nous faire sentir sa puissance et son pouvoir et nous réduire à l'état d'esclaves qui sont là, demandant et suppliant, mais parce que la vérité est celle-là, c'est que le salut ne peut pas être un marchandage, une comptabilité, le salut ne peut pas être quelque chose à quoi nous avons droit, et que nous pouvons revendiquer, parce que dans l'ordre spirituel, dans l'ordre des rapports entre l'homme et Dieu, et plus profondément dans l'ordre du cœur même de Dieu, et donc de la vérité de toutes choses, rien n'est jamais dû, rien n'est jamais payé, nous n'avons pas, en aucune circonstance, la possibilité de nous croire un droit, il n'y a pas de droit en matière d'amour, il y a seulement l'ouverture du cœur, l'attente, l'espérance, la supplication, le désir, et Dieu lui-même ne répond à notre désir que parce que c'est aussi le désir de son cœur et parce que Dieu ne fonctionne pas comme un comptable, mais parce que Dieu fonctionne seulement par la gloire et la tendresse, de la miséricorde et de cette humilité qu'Il attend de nous, parce que la Croix le révèle lui aussi investi de ce sentiment d'humilité qui nous surprend peut-être venant d'un Dieu tout-puissant, et qui pourtant est bien réel, parce que c'est le secret du cœur de Dieu, et donc aussi le secret de notre vie.
AMEN