TON PÈRE TE VOIT DANS LE SECRET

Jc 5, 16 b-20 ; Mt 6, 13-23

(6 mars 2000)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

N

os relations humaines, et forcément, notre relation avec Dieu s'inspirent assez souvent de l'échange pour un donné, un reçu. Il est difficile de s'émanciper complètement de ce schéma, relation avec les autres, et donc relation avec Dieu, il est difficile de se dégager de cette idée de commerce. C'est vrai que Jésus vient briser l'idée classique qu'on doit à Dieu pour recevoir de Lui en échange de ce qu'on a donné de nous, sa bénédiction, son bienfait, sa présence. Jésus introduit une chose quasi révolution­naire, qui va d'ailleurs ébranler notre façon de com­prendre la relation avec Dieu, même si nous n'avons pas fini de bien le vivre, et nous sommes toujours un peu comme sur deux régimes à la fois, nous mainte­nons l'idée un peu instinctive malgré nous, d'un donné-reçu, et en même temps nous avons à nous émanciper de cette idée que nous devons quelque chose pour recevoir en échange. D'abord, Jésus intro­duit une notion tout à fait étonnante, qu'il faut que ce soit invisible, il ne faut pas qu'on puisse le voir. D'emblée nous sommes d'accord, parce que nous avons en tête l'idée de l'hypocrisie, c'est-à-dire de la distance qu'il y a entre l'accord du cœur et de l'exté­rieur. Plus profondément, il n'est pas certain que les juifs qui ont trouvé Jésus craignaient et Dieu aient pensé qu'il y ait une faute à rendre visible la bénédic­tion de Dieu. Il n'est pas interdit d'imaginer que dans leur mentalité c'était une faute que de cacher aux au­tres le bienfait que Dieu m'accorde. Or Jésus parle du secret, du Père qui est là dans le secret, te voit dans le secret. Nous avons l'habitude de cette Parole, mais il faut l'entendre dans toutes les conséquences qu'elle a. D'abord, celle-ci : effectivement personne ne sait, ne saura de l'autre quel est le secret de sa relation avec Dieu, il y a quelque chose d'inviolable, c'est ce fa­meux trésor dont parle Jésus. En fait, le vrai trésor n'est plus dans le donné-reçu, dans l'échange, mais il est dans la qualité d'une relation, et la qualité de la relation peut très bien être totalement inconnue des autres. J'ai presque envie de penser qu'elle est pour une part et la meilleure part ignorée et inconnue de nous. Ce que nous faisons de mieux dans cette rela­tion, nous paraît (et j'emploie une expression qui est fausse) si naturelle, en fait, elle est si surnaturelle, que nous ne la considérons pas de notre point de vue comme exceptionnelle. C'est une sorte de purification progressive, de conversions successives, de problè­mes de douleurs de souffrances, qui sont notre his­toire et qui ont enclin notre cœur à établir cette rela­tion particulière qui nous paraît la nôtre, et qui fait que nous ne l'évaluons pas parce que nous ne pouvons pas la mesurer avec celle des autres.

C'est ce qui rend la prédication de la foi chré­tienne extrêmement délicate puisqu'il n'est plus ques­tion de sculpter des comportements conformes à ce que Dieu demanderait, mais d'inviter chacun de nous à déployer une relation. On ne peut pas forcer les gens à établir une relation ni à donner le meilleur d'eux-mêmes dans cette relation, on peut les exhorter, les inviter à ce qu'ils prennent conscience de la faiblesse de cette relation, mais en fait, au fond, la décision vient de nous, elle vient de ce point qui est le centre de gravité de la relation entre Dieu et nous et qui à un moment donné l'emporte sur notre médiocrité, l'em­porte sur notre autonomie égoïste classique que nous connaissons tous.

Lorsque Jésus vient prêcher cette espèce d'indicibilité de la relation, on ne verra pas et l'on ne comprendra pas ce qui se passe entre chacun de nous et Dieu. Je me fais souvent la remarque qu'au moment de notre mort, cette énigme est la même et en même temps elle est quelque part totalement dévoilée, ce face à face qui était vécu comme en énigme, comme dans un miroir nous dit Paul, ce que nous ne savions pas très bien de cette relation à laquelle finalement nous étions attachés, trouve toute sa splendeur, et se déploie sur un registre absolu et prend toute sa dimen­sion en nous.

Nous sommes non pas invités à faire mieux, pendant le carême, nous allons en parler, mais à éta­blir, développer, enrichir, nourrir, une relation dans le secret.

 

 

AMEN