ILS LE JETÈRENT HORS DE LA VIGNE

Sg 11, 21-12, 2 ; Mt 21, 33-46

(19 août 1994)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

ette page est tout à fait transparente pour nous comme pour les auditeurs de Jésus. Il est clair que le maître de la vigne c'est Dieu, qui inlas­sablement envoie ses prophètes, ses serviteurs pour demander aux vignerons c'est-à-dire au peuple d'Israël de donner les fruits de l'Alliance de Dieu avec lui. Les prophètes ont été méconnus, méprisés, rejetés et par­fois lapidés ou tués. Et finalement, devant l'incrédulité du peuple choisi Dieu envoie son propre Fils, Jésus et, au lieu d'écouter le Fils de Dieu, ils le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent.

C'est donc une annonce parfaitement claire de l'insertion de la croix à l'intérieur de toute l'histoire du salut. "Ils le jetèrent hors de la Vigne." Ce détail est fort important car, comme nous le dira l'épître aux Hébreux, "Jésus, pour sanctifier le peuple par son propre sang, a souffert hors de la porte", hors de la porte de Jérusalem. Et de fait, le Calvaire est en de­hors des murs de la ville sainte, de la ville de Dieu. Et ce texte illustre l'analogie entre la croix du Christ et le sacrifice de l'expiation tel qu'il nous est rapporté par le livre du Lévitique ou il est dit que le taureau offert pour l'expiation des péchés est brûlé hors du camp pour ne pas le souiller précisément parce que ce tau­reau offert en sacrifice est en quelque sorte identifié au péché du peuple et qu'il ne doit donc pas souiller la sainteté du peuple, la sainteté du camp.

Jésus, en étant offert en sacrifice sur la croix est identifié à ce taureau de l'expiation et à travers lui, au péché même du peuple. Comme nous le dit saint Paul : "Jésus a été fait péché pour nous et c'est pour­quoi Il est mort en dehors de la ville" Parce que pre­nant sur Lui tout le péché des hommes, Il devient comme une sorte de souillure et de malédiction et Il accepte d'être considéré Lui-même comme un rebut, comme une ordure. C'est cela le fond de l'humiliation, de la "kenose", de l'abaissement, de cet anéantisse­ment du Fils de Dieu dont nous parle aussi saint Paul. Il s'est anéanti jusqu'à être considéré comme un objet de rebut, jusqu'à être Lui-même malédiction, jeté hors du camp.

C'est pour cela que les Juifs ont rejeté Jésus. Ils ont rejeté le Fils de Dieu parce qu'ils n'ont pas supporter de voir en Lui l'image du péché des hom­mes et de leur propre péché. Et ils l'ont rejeté avec d'autant plus de haine, d'autant plus de fermeture de cœur que c'était leur propre péché qu'ils avaient de­vant les yeux, sur les épaules du Christ, avec sa croix. Jésus rejeté hors du camp ! Jésus rejeté hors du peuple Jésus rejeté hors de l'Alliance, Jésus chargé de toute notre ignominie, de toute notre méchanceté, de tout notre péché.

Mais si Jésus est rejeté hors du camp, hors du peuple juif hors de l'Alliance, par le fait même, Il devient un sacrifice universel qui s'étend jusqu'aux limites du monde entier. Et c'est ce que l'épître aux Hébreux nous dit : "Il a souffert hors de la porte, donc pour aller à Lui, sortons hors du camp, en por­tant nous aussi son opprobre". Nous aussi, nous de­vons sortir de nos cloisons étroites, hors de notre sé­curité, hors des limites que nous mettons nous-mêmes à notre Église. Il faut que nous soyons capables d'aller jusqu'aux extrémités du monde, de nous identifier à notre tour à cette humanité pécheresse, à cette huma­nité qui nous entoure et que nous sommes parfois tentés, comme les Juifs, de mépriser, mais qui est l'objet de l'amour sauveur de Dieu. Allons nous aussi, hors du camp, en portant en nous son opprobre. Nous devons comme Jésus prendre sur nous la croix c'est-à-dire prendre sur nous le poids de notre péché le poids du péché des hommes. Il faut que nous acceptions d'être, nous aussi, rejetés, méprisés, car celui qui veut vraiment s'identifier à la douleur, à la souffrance, à la misère, au péché des hommes ne peut qu'être rejeté et méprisé. Et il est normal qu'il en soit ainsi.

Et alors cela accomplit d'une façon inexplica­blement inattendue, merveilleuse et dépassant toute imagination ce que nous disait le livre de la Sagesse. Cet amour de Dieu qui est si grand, qu'Il n'a de goût pour rien de ce qu'Il a fait, même pour les pécheurs que sont ces hommes que Dieu a créés, comment pourrions-nous subsister si Dieu ne voulait pas que nous existions. Tu épargnes tout parce que tout est à toi, parce que Tu es le maître ami de la vie. Aussi est-ce peu à peu que tu corriges ceux qui tombent pour que, débarrassés du mal, ils croient en Toi, Seigneur. Oui, nous croyons en un Seigneur qui nous aime et qui nous aime de cette façon extraordinaire qu'Il est allé jusqu'à prendre sur lui notre mal, notre péché, jusqu'à être méprisé à notre place. Il nous invite à venir avec Lui subir ce mépris, cet opprobre, en pre­nant nous aussi notre péché et le péché de nos frères, afin que tous nous soyons sauvés par cet amour triomphant de Dieu qui est triomphant parce qu'il va jusqu'au cœur de notre faiblesse et de notre pauvreté pour y apporter sa force victorieuse.

 

 

AMEN