LE ROYAUME DE DIEU N'EST PAS UN SALAIRE
Sg 9, 13-18 ; Mt 20, 1-16
(16 août 1994)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ette parabole, comme beaucoup de paraboles de Jésus, est volontairement choquante. Pour attirer de ses interlocuteurs, Jésus fait exprès de présenter Dieu sous les traits du maître de la vigne qui est manifestement injuste, si nous nous ne tenons à la justice sociale. S'il s'agissait du salaire d'un travail, il est clair que ceux qui ont travaillé toute une journée méritent davantage que ceux qui n'ont travaillé qu'une demi-heure ou une heure à peine. Mais si Jésus a choisi de piquer ainsi notre curiosité et notre attention, c'est qu'Il veut nous manifester qu'il s'agit, avec Dieu, avec l'amour de Dieu, avec le Royaume de Dieu, avec le bonheur éternel, de tout autre chose que d'un salaire, de tout autre chose que ce qui correspondrait à l'effort et à nos vertus.
Le Royaume de Dieu n'est pas une récompense. Le Royaume de Dieu n'est pas un salaire le Royaume de Dieu n'est pas proportionné au mal que nous nous sommes donné. Au fond, les ouvriers de la première heure ne manquent pas tellement de charité à l'égard de leurs compagnons, mais ils manquent d'imagination pour comprendre le projet de Dieu. Ils ne comprennent pas ce dont il s'agit. Dieu ne leur propose pas un salaire ou une récompense qui correspondrait au travail qu'ils ont fourni, Dieu leur propose, comme le disait l'oraison du début de cette messe, "les biens que l'œil ne peut pas voir, que l'oreille n'a jamais entendus et comme dit saint Paul ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme et que Dieu a préparé pour ceux qu'Il aime." Et reprenant encore cette oraison du début de l'eucharistie : "ce que Dieu nous offre, c'est l'héritage promis qui surpasse tout désir !" Non seulement le Royaume de Dieu surpasse tout mérite, non seulement il surpasse tout effort, toute comparaison avec ce que nous avons fourni comme travail ou comme vertus, mais il surpasse tout désir, tout ce que nous pourrions imaginer.
Et c'est là que l'homme est en défaut par rapport à Dieu. Nous manquons d'imagination, nous manquons d'ampleur de vue. Et nous retrouvons ici le texte de la Sagesse "les pensées de l'homme sont timides, elles sont étroites. Nous voyons les choses en petit, nous avons un cœur mesquin, nous ne savons pas imaginer tout ce que Dieu est capable d'inventer pour nous, pour nous rendre heureux. Et c'est pour cela que nous croyons que c'est à la mesure de nos efforts humains, c'est à la mesure de nos besoins, c'est à la mesure de nos vertus humaines que Dieu va nous donner un équivalent. Or il ne s'agit pas d'un équivalent. Ce que Dieu nous donne est sans commune mesure avec ce que nous sommes capables de faire. Et heureusement. Si Dieu se contentait de nous payer à l'aune de nos efforts, de nos vertus, nous ne recevrions pas grand-chose car nous ne sommes pas capables de grand-chose, nous ne sommes pas bons à grand-chose. Si Dieu se contentait de nous payer, nous serions les plus malheureux des hommes. Mais Dieu ne nous paye pas, Dieu ne nous récompense pas, Dieu ne se mesure pas à ce que nous faisons Dieu ne se réfère qu'a une seule mesure qui est celle de son amour et son amour est infini parce que Dieu nous aime infiniment, Dieu nous aime à la folie et veut notre bonheur et Il sait ce qu'est le bonheur. C'est un spécialiste du bonheur, Dieu ! Et Il sait comment Il peut nous rendre heureux, et Il sait que cela n'a rien à voir, non seulement avec ce que nous sommes capables de payer ou d'acheter, mais aussi avec ce que nous sommes capables d'inventer ou de désirer.
Alors remettons-nous entre les mains de ce Dieu qui aime, de ce Dieu qui sait aimer, de ce Dieu qui sait être heureux et rendre les autres heureux. Et acceptons que le Royaume de Dieu ne soit pas un salaire de nos efforts qu'il ne soit pas mesuré par le poids du jour et de la chaleur que nous avons subi, peut-être comme les ouvriers de la première heure, mais que, venus tôt, venus tard, avec mérites, sans mérites, bons ou moins bons, vertueux ou pécheurs, que nous soyons aimés de Dieu, que nous recevions le bonheur à la mesure de cet amour que Dieu a pour nous.
AMEN