QUI EST LE PLUS GRAND ?

Sg 7, 21-26 ; Mt 18, 1-10

(3 août 1994)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

S

aint Matthieu a rassemblé ici quelques propos du Seigneur sur le symbole du petit enfant. Lorsque Pierre demande à Jésus : "Qui donc est le plus grand dans le Royaume des cieux ?" il de­vait s'attendre à une réponse telle que Moïse ou le roi David ou un des grands prophètes. Il pensait proba­blement à un de ces grands personnages historiques de l'histoire du salut que le peuple avait en considéra­tion, en grande estime et à juste raison. Or Jésus ne fait pas entrer Pierre dans une sorte de Panthéon où l'on aurait placé, si ce n'est le corps, du moins la mé­moire, de ces grandes figures de l'Ancien Testament. La réponse de Jésus est à la fois beaucoup plus extra­ordinaire parce que beaucoup plus simple. Le Christ n'a pas le sens historique des grandes figures. Il a le sens spirituel des petits. Pourquoi ? Parce que Lui-même est un petit. Parce que Lui-même est un enfant et parce que Lui-même a été entraîné au fond de la mer du péché par le scandale de ses propres enfants qui sont devenus des pécheurs.

Il ne faut pas lire ces propos sur les petits en­fants avec une sensibilité de grand-mère qui s'apitoie sur ces petits ou qui les admire parce qu'ils sont soi-disant innocents, ce qui n'est pas tout à fait juste, tout à fait sûr et en tout cas, ils prouveront bien vite qu'ils ne sont pas tout à fait innocents. Il ne s'agit pas d'une vision psychoaffective de retour en arrière ou de nos­talgie, ou de regret de notre propre enfance ou que nos enfants grandissent, tout simplement... Il s'agit simplement pour le Christ, de re-fixer notre regard sur Lui. "Comme un enfant" accueillir le Royaume de Dieu, comme un enfant, parce que le Royaume de Dieu s'est présenté comme un enfant, le Fils, le Fils de Dieu, et pas comme un grand personnage histori­que qui serait le plus grand du panthéon. Non, le Christ n'a pas pris ces modes humaines. Il ne s'est pas mis Lui-même sur les autels de son Église ou de la dévotion de ses fidèles.

C'est donc en retrouvant ce visage du Christ, enfant du Père, petit enfant du Père, enfant des hom­mes, qu'il nous faut retrouver notre véritable gran­deur, d'être enfant du Royaume. "Qui est le plus grand dans le Royaume des cieux ?" Chacun est le plus grand s'il accueille Dieu comme un enfant, s'il accueille le Fils de Dieu qui s'est fait enfant parmi les hommes. C'est ceci, je crois, le sens le plus profond, en tout cas le plus intéressant pour notre vie spirituelle, pour notre vie chrétienne aujourd'hui.

Et si nous accueillons Jésus comme un enfant, comme le plus petit, comme le plus faible, comme Celui qui sera "mené à l'abattoir" comme dit le pro­phète "dans le silence et dans la solitude absolue", si nous l'accueillons ainsi, nous serons extrêmement vigilants à ne pas le scandaliser, à ne pas provoquer le mal, à ne pas partager le mal. Pour Lui-même d'abord, en tant que Fils du Père, et pour tous les enfants du Père que sont d'ailleurs tous les hommes quels qu'ils soient.

C'est dans la contemplation du visage de Jésus comme enfant du Père, que nous retrouvons notre véritable grandeur et notre véritable force pour ne pas mettre obstacle à cette enfance, dans notre vie, pour ne pas créer de scandale entre nous et le Christ, entre nous et les autres, afin que ceux-ci puissent aussi découvrir, un jour, le visage de Dieu sous les traits d'un enfant, et eux-mêmes retrouver leur visage d'enfant de Dieu, de fils du Père, les plus grands dans son Royaume.

 

 

AMEN