NE VOUS MÊLEZ PAS D'ARRACHER L'IVRAIE !

2 R 8, 7-15 ; Mt 13, 24-30

(8 juillet 1994)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

L

es serviteurs s'étaient empressés à dégager du champ l'ivraie et c'est face à cet empressent que Jésus a cette réplique sans commentaire d'ailleurs : "Ne vous mêlez pas de vouloir arracher l'ivraie, car vous risqueriez fort d'arracher en même temps le bon grain", voire même d'arracher le bon grain et non l'ivraie.

Cette parabole nous pose un problème très sé­rieux et en même temps sans solution C'est le pro­blème de la vision que Dieu a du mal, de la présence du mal dans le monde, et d'un mal qui, apparemment à vues humaines, ne cesse guère. Et même à certains moments, on a l'impression que ce mal déferle sur l'humanité actuelle comme jamais au cours des siècles précédents. Je voudrais simplement vous faire remar­quer deux ou trois choses.

C'est pendant le sommeil des serviteurs que le mal a été semé, que l'ivraie a été répandue dans le champ. Vous savez que, dans la Bible, le sommeil est assez fréquent. Adam sommeillait lorsque Dieu a tiré de son cœur la chair de son épouse. Jésus sommeillait souvent dans les barques et même pendant la tempête. Dans la Bible, quand le sommeil atteint les hommes il signifie l'irresponsabilité de l'homme ou plus exactement sa non-responsabilité. Le fait que, à un événement mystérieux qui vient de Dieu ou dont Dieu seul a connaissance, correspond le sommeil de l'homme signifie que l'homme n'a pas prise sur l'évé­nement qui est en cours. Et ici Jésus dit bien : "C'est pendant le sommeil des hommes que le mal a été semé." Et Il fait allusion, de façon très claire, au mystère de la présence du mal dans le monde dont l'homme n'est pas responsable. Même s'il est respon­sable de "faire" le mal, il n'est pas responsable de l'origine du mal dans le monde La présence du mal dans le monde fait partie du mystère des choses dont l'homme ne peut pas avoir connaissance, qui ne vien­nent pas de son fait, mais qui vient de celui qui agit dans la nuit, autre façon de signifier que l'homme n'en a pas connaissance. C'est le fait du diable, du Satan qui est entré dans le monde et qui a jeté l'ivraie dans le champ de la création pendant le sommeil de l'homme. Donc l'origine du mal ne tient pas à nous même si nous en sommes souvent les victimes et par­fois les complices.

La deuxième réflexion est plus importante peut-être. C'est la réaction de Jésus par rapport à cette bonne volonté des ouvriers qui voient de l'ivraie dans le champ. Oui de nous dirait : "Laissons-le" ! La ré­action des serviteurs est donc tout à fait normale et même à la limite admirable. Puisqu'il y a du mal, en­gageons-nous pour l'enlever.. Mettons toutes nos for­ces pour arracher de notre cœur, et surtout du cœur des autres, parce que là ça nous dérange davantage, le mal qui s'y développe. Et bien devant cette réaction généreuse, Jésus dit : "Non ! Ne vous mêlez pas de ce qui ne vous regarde pas !" Et Il ajoute : "Laissez le mal grandir jusqu'à la moisson !" Laissez-le croître car vous êtes, vous, incapables de juger ce qui est vraiment le mal et ce qui est le bon grain. Vous n'avez pas la capacité de savoir si, dans tel ou tel événement, il y a réellement une part de mal, un part de bien. Et ceci est vrai. Regardons-nous chacun nous-mêmes. Nous savons bien que nous sommes ce mélange inextricable de bien et de mal, sans aller regarder chez le voisin. Je crois que ceci est important, non pas pour nous démobiliser par rapport au mal, mais pour nous signifier, pour nous faire découvrir un des traits ca­ractéristiques de Dieu, son inaltérable patience devant le mal, son inébranlable tolérance dans ce mélange du bien et du mal qui existe dans le cœur de l'homme et la création. C'est, je crois, une des leçons qui nous échappent souvent par rapport à Dieu dans l'Ancien Testament. Pendant deux mille ans, dans toute l'his­toire du salut, Dieu a toléré le pire chez les meilleurs. Dieu a accepté que David ne soit pas l'homme d'une seule femme. Dieu a toléré toutes les prostitutions d'Israël. Dieu a toléré toutes les infidélités, tous les choix politiques qui n'étaient pas les siens et qu'Il avait suggérés par un certain nombre de prophètes. Dans tout l'Ancien Testament Dieu a toléré, avec une patience infinie, à la limite sans broncher, cette parti­cipation de l'homme au mal. Et Il n'a pas engagé l'homme dans des croisades contre le mal. Il a sim­plement signifié que Lui seul serait victorieux du mal, que Lui seul pourrait vaincre le mal.

Et c'est la leçon de cet évangile. Lorsque Jé­sus dit : "Non ! Ne vous mêlez pas d'arracher l'ivraie !" Il veut signifier que nous ne sommes pas capables de distinguer le bien et le mal parce que notre cons­cience est elle-même atteinte par le mal et elle est souvent déformée, elle est souvent ténébreuse, elle est souvent erronée. D'autre part cette victoire de Dieu sur la mal n'est pas la nôtre, c'est la sienne et seule­ment la sienne. Il faut la lui laisser. La lui laisser en épousant comme Lui, à sa manière, cette tolérance, cette patience par rapport au mal. Non pas qu'il faille le justifier, non pas qu'il faille l'accepter, encore moins s'en rendre complice, cela Dieu ne l'a jamais fait, mais accepter que ce soit l'œuvre de Dieu à la fin des temps que de discerner Lui-même et de juger Lui-même et Lui seul le bien et le mal.

Je crois que ceci est une attitude très difficile pour nous et c'est pourtant une attitude essentielle, en tout cas au plan pastoral. Si nous passions notre temps à vouloir combattre toutes les forces du mal, nous serions totalement épuisés et dépourvus d'énergie pour faire le peu de bien que nous sommes appelés à faire. L'Église de Dieu n'est pas une Église combative contre le mal, elle n'est pas chargée de faire déferler ses armées contre les forces du dragon ou toutes les autres forces du mal qui se manifestent. Elle n'est pas chargée de dénoncer continuellement le mal qui existe. Elle est chargée, au cœur même de ce monde où le mal existe, de signifier l'infinie tolérance, l'infi­nie patience de Dieu qui n'a pour raison d'être que sa miséricorde et que sa propre victoire sur les forces du mal.

Alors Jésus veut dire à ses disciples : Ne vous trompez pas de combat ! Ne vous prenez pas pour qui vous n'êtes pas ! Ne vous prenez pas pour Dieu Lui-même ou ses anges ! Eux feront la moisson. Mais entre les semailles et la moisson, il n'y a pas seule­ment une saison comme dans l'ordre de la terre, il y a tout le temps des temps du monde. Et là il nous faut aussi acquérir ce regard lucide, ce regard paisible, ce regard confiant devant le déferlement des forces du mal, en sachant que Dieu fait son métier, qu'Il nous faut le lui laisser faire et nous faire le nôtre. Le nôtre, c'est cette patience comme la sienne, et c'est cette énergie que nous devons mettre à cultiver le champ qu'Il nous a donné, avec le meilleur de nous-mêmes, avec la semence de sa Parole. Le reste, c'est Lui qui le fera et Il le fera bien mieux que chacun d'entre nous et même que nous tous ensemble.

 

 

AMEN