QUAND TU JEÛNES, QUAND TU PRIES

1 R 18, 41-46 ; Mt 6, 16-23

(7 juin 1994)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

C

es quelques paragraphes de l'évangile de Matthieu sont bien connus, très connus, ils sont un peu tombés dans une espèce de sagesse populaire qui, étant populaire, a perdu un peu de son acuité, de son sel et de sa saveur. Je rappelle que ces quelques paroles suivent immédiatement la prière du Notre Père, elle-même incluse dans le grand sermon de Jésus sur la montagne. Je crois que ces quelques réflexions du Seigneur sont un développement de la dernière phrase du Notre Père : "Délivre-nous du mauvais !" Pourquoi ?

A propos du jeûne, dans le secret, ou plus exactement de la manifestation extérieure et volon­taire de sa vertu ou de ses efforts, il y a là quelque chose qui est radicalement mauvais, non pas que la vertu déforme le jeûne mais ce que nous en faisons. Nous sommes parfois très attachés à ce qu'il y a de meilleur en nous, à ce qu'il y a de bon en nous, si atta­chés que nous en faisons un petit peu notre trésor, notre propriété privée, et nous en jouissons person­nellement et nous essayons de faire en sorte que les autres le reconnaissent Il m'est arrivé, et l'on me l'a appliqué aussi à moi-même, de prêcher à des religieu­ses et de leur dire une chose très simple qui les a beaucoup étonnées : si vous êtes attachées à votre obéissance, à votre pauvreté ou à votre chasteté, ce n'est plus ce dont il s'agit. C'est une façon de repren­dre et de posséder quelque chose.

Il y a donc là une tentation réelle qui fait que même ce qui est bien, même ce qui est bon, même ce que nous faisons gratuitement pour Dieu, il ne faut pas essayer de le rattraper soi-même, non seulement soi-même, mais de le faire attraper aux autres et de faire que les autres le reconnaissent et nous en louent. Ceci est une tentation qui est partagée par tout un chacun, dans la mesure où nous sommes attachés à ce qu'il y a de bien en nous. A ce moment-là, nous nous détachons de la gratuité de Dieu, de la Providence de Dieu, du don que Dieu nous fait sans mérite de notre part.

Le deuxième verset c'est tout ce que nous ac­cordons d'importance au provisoire, à la surface des choses, de notre être, au superficiel, ce qui passe, ce qui ne nourrit pas, ce qui est l'objet de convoitise, pas simplement des voleurs, mais tout simplement de l'usure du temps et de l'usure des choses, parce que cela ne représente rien. Et peut-être que cela est capi­tal, pas simplement notre vie morale mais notre vie de foi. Il y a peut-être dans notre vie de foi, une culture de ce qui est superficiel, une sorte d'attachement à des choses qui ne sont pas réellement de la foi. Et nous y sommes attachés parce que, au fond, elles nous empê­chent d'aller plus profond dans la foi. Nous nous en faisons d'excellentes raisons pour ne pas approfondir ou ne pas laisser la grâce de Dieu approfondir ce que nous sommes. Et si notre trésor, notre attachement à un certain nombre de choses qui nous plaisent, qui sont pratiques, qui nous conviennent ou qui donnent gratification et satisfaction, nous sommes encore dans l'ordre du monde et pas dans celui de l'évangile. Et là aussi il y a une tentation du Mauvais.

Quant à "la lampe du corps c'est l'œil", l'œil c'est la conscience, l'œil c'est cet organe qui est entre l'extérieur et l'intérieur, c'est cette capacité que nous avons de faire passer ce que nous sommes vers l'exté­rieur, c'est cette capacité que nous avons de juger et d'agir, de discerner et de faire. Et là encore, c'est notre conscience qui est appelée à recevoir la lumière de ce qu'il faut faire, le bien qui nous est dicté par la raison, par la sagesse. C'est aussi la conscience qui reçoit, de façon plus profonde et plus lointaine encore, la lu­mière de la Révélation qui doit aussi nous aider à discerner pour agir. Et notre conscience peut aussi être erronée mais aussi être dans les ténèbres. Et nous pouvons aussi aimer ces ténèbres de façon à ne pas sortir à la lumière parce que la lumière est toujours éblouissante, est toujours décapante, est toujours par­fois même brûlante. C'est une tentation.

Que ces quelques paroles de l'évangile nous refassent dire cette dernière prière du Notre Père "Délivre-nous du mauvais !" avec un certain réalisme sur le mauvais qui est en nous, avec une certaine luci­dité sur ce qui nous taraude, d'une façon ou d'une autre, et qui peut-être avec notre consentement, avec notre gré secret, nous empêche d'aller plus profondé­ment vers le Seigneur et en tout cas le laisser accom­plir en nous son nom dans sa sanctification, son Rè­gne dans sa venue et sa volonté.

 

AMEN