SCANDALE, ADULTÈRE, RÉPUDIATION

1 R 18, 1-18 ; Mt 5, 27-35

(27 mai 1994)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

ette page d'évangile concerne essentiellement les problèmes de la vie conjugale et elle est donc d'une grande importance et d'un grand intérêt pour nous tous.

Successivement Jésus aborde trois problèmes. Il parle d'abord de l'adultère, puis du scandale et enfin de la répudiation c'est-à-dire du divorce.

Au sujet du scandale Jésus dit : "Si ton œil est pour toi une occasion de péché, arrache-le. Si ta main est une occasion de péché, coupe-la". Ces paroles sont importantes non pas parce que nous devrions les mettre en pratique telles quelles, mais parce qu'elles nous montrent exactement la pointe de tout ce discours appelé discours sur la montagne de Jésus. Jésus veut volontairement, pousser à l'extrême, à l'ab­solu ce dont Il parle. Il ne conseille pas aux hommes de se mutiler pour éviter le péché, mais Il veut mon­trer que l'importance du péché est telle qu'il faudrait, à la limite, aller jusque-là. Il parle "par excès" parce que tout ce discours est un appel à la perfection qui n'a pas de mesure, mais qui nous appelle à quelque chose qui dépasse la mesure humaine. D'ailleurs ce discours se conclura par ces paroles : "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait !" Il est évi­demment bien impossible que nous soyons parfaits de la perfection même de Dieu. Et c'est pourtant cela que Jésus nous propose. C'est à cela qu'Il nous appelle. Nous sommes appelés à l'absolu. La morale chré­tienne n'est pas une série de recettes faciles à appli­quer pour se trouver en règle et bien tranquille chacun dans son coin. La morale chrétienne est un appel à la sainteté, à l'absolu, à la perfection de Dieu, un appel qui dépasse nos forces, mais qui nous tire hors de nous-mêmes pour nous conduire jusqu'au mystère même de Dieu auquel nous devons participer.

Je crois qu'il est important de garder cela bien présent à l'esprit pour comprendre ce qu'est la signifi­cation de toutes ces paroles de Jésus. Elles nous pro­posent un idéal à atteindre, qui souvent peut-être dé­passera nos forces, mais que nous ne devons pas ra­baisser sous prétexte que nous ne sommes pas capa­bles d'y parvenir. Nous devons être toujours en mar­che vers cet idéal et si nous ne parvenons pas à le réaliser, nous devons faire appel à la miséricorde de Dieu, pour qu'Il nous tire de notre fragilité, de notre médiocrité et qu'Il nous permette de dépasser ce qui, apparemment, nous est impossible.

Dans ce contexte Jésus parle de beaucoup de choses et tout d'abord de l'adultère. A propos de cette parole : "Tu ne commettras pas d'adultère !" Jésus propose, là aussi, un dépassement. Non seulement comme dans l'ancienne loi, il ne faut pas tromper son conjoint, mais "quiconque regarde une femme (et réciproquement) avec désir a déjà commis l'adultère dans son cœur." Il faut expliquer un peu ces paroles.

D'abord, le mot désir n'est pas une très bonne traduction. Le désir est une chose positive et s'il n'y avait pas de désir dans le cœur de l'homme, il n'y au­rait pas de dynamisme dans notre vie et nous reste­rions sur le bord du chemin. Mais ce mot doit plutôt se traduire par convoitise qui d'ailleurs n'est pas non plus très explicite car c'est un mot spécifique du vo­cabulaire chrétien Le Pape Jean-Paul II commentant ce passage a dit excellemment que "la concupiscence consiste à regarder l'autre comme un objet qui serait à mon bénéfice." Donc regarder avec concupiscence ce n'est pas simplement éprouver un désir qui pourrait être normal, mais c'est vouloir faire de l'autre quelque chose qui assouvira mes besoins. C'est donc faire d'une personne une chose. Et c'est pourquoi le Pape Jean-Paul II a dit : "Cet adultère, on peut le commet­tre non seulement en regardant une femme étrangère, mais même en regardant sa propre femme. Si on re­garde sa propre femme ou si une femme regarde son mari avec convoitise c'est-à-dire en en faisant sim­plement un objet qui servira à assouvir ses besoins, il traite cette personne comme une chose et il a déjà commis l'adultère dans son cœur". Voilà donc un commentaire autorisé et qui est très profond car traiter les autres comme des objets, comme des choses et non pas comme des êtres vivants, comme des person­nes, c'est vraiment cela le péché. Le péché n'est pas tellement de faire ceci ou cela qui serait défendu, mais c'est d'abord de traiter l'autre comme une chose et non pas de reconnaître en lui une personne qui est un en­fant de Dieu.

A propos de la répudiation le texte présente quelques difficultés car Jésus, après avoir affirmé que, quel que soit le motif et quel que soit l'acte de divorce qui a été donné, la répudiation ne permet plus d'épou­ser quelqu'un d'autre, parce qu'il n'y a pas de rupture possible du lien conjugal, Jésus semble se contredire puisqu'il dit : "Tout homme qui répudie sa femme hormis le cas de fornication." Un certain nombre d'exégètes, de théologiens, voire même de pasteurs, ont pensé qu'il fallait dire qu'on ne pouvait jamais répudier sa femme ou son mari, sauf s'il avait commis l'adultère, s'il avait commis la fornication, ce qui est bien pratique parce que cela ouvrirait larges les portes à des exceptions que d'ailleurs nos frères orientaux ne se sont pas fait faute de multiplier.

En réalité, là aussi, la traduction est mauvaise. Il ne s'agit ni de fornication ni d'adultère, il ne s'agit pas d'une exception et comme un exégète le Père Buzy l'a expliqué, le mot hébreu qui est sous-jacent à ce texte grec signifie "hormis le cas d'une union illé­gitime." Cela veut dire qu'on ne peut pas répudier sa femme légitime ni son époux légitime, mais si comme on dit vulgairement "on vit simplement à la colle" à ce moment-là il n'y a pas évidemment d'obligation définitive à rester ensemble puisqu'on n'est pas vrai­ment mariés. Donc ce texte ne présente pas une ex­ception qui permettrait de s'en sortir, mais là aussi Jésus nous propose quelque chose d'absolu, quelque chose de terriblement exigeant. L'union de l'homme et de la femme est une union pour toujours, une union sans repentance et il n'y a pas de possibilité de revenir en arrière. Le don qui se fait entre un homme et une femme dans le sacrement de mariage est un don ab­solu, total, définitif, sans quoi ce ne serait pas vrai­ment un don. Ce ne serait qu'un prêt, ce ne serait qu'un essai. Alors il n'y a pas de mariage à l'essai, il n'y a que le don d'une personne à une personne. Et là encore nous retrouvons ce qui est au fond de toute la morale chrétienne et au fond de ces paroles du Christ dans l'évangile, c'est que ce qui est premier, c'est le sens de la personne. Nous sommes des personnes et nos relations sont de personne à personne et l'on ne peut pas traiter les personnes simplement comme des occasions de se faire plaisir ou de se rendre la vie plus facile.

 

 

AMEN