LA VIGILANCE

Ap 22, 16-17+20-21 ; Mt 24, 37-51

(27 novembre 1993)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

'attitude de veille et de vigilance est une des clés de la vie chrétienne. Le Seigneur l'a de­mandée à plusieurs reprises et aujourd'hui ce texte que nous lisons à la fin de l'année liturgique y insiste encore davantage. Simplement, dans notre vocabulaire ou même plus profondément dans nos attitudes et notre manière d'être, la vigilance ou la veille qui fait appel à deux registres, deux registres finalement assez différents et il s'agit de bien comprendre dans quel sens nous devons être des veilleurs.

Il y a une certaine manière de veiller qui se passe toujours dans la crainte qu'il n'arrive quelque chose. La veille, à ce moment-là, c'est le fait de pou­voir parer immédiatement à tout imprévu. Et d'une certaine manière, la raison d'être de cette veille c'est d'empêcher l'imprévu ou l'imprévisible. Dans ce cas-là l'attitude de veille est extrêmement négative parce que ce vis-à-vis de quoi on se fait veilleur est consi­déré a priori comme un danger. C'est un peu d'ailleurs à ce registre que semble faire allusion le Christ lors­qu'il dit : "Si le Maître savait à quelle heure le voleur doit venir, il ne laisserait pas percer sa maison." Il s'agit là d'une compréhension de la veille de façon purement sécuritaire. Or on ne peut tout de même pas représenter le Christ comme un voleur puisque la maison lui appartient. Donc cette première attitude de la veille n'est pas le cœur même, l'essence même de la veille des chrétiens. C'est autre chose.

La veille c'est aussi quelque chose qui peut être éminemment positif lorsque c'est pensé à partir d'une absence. Quand quelqu'un n'est pas là, la meil­leure manière de marquer qu'il n'est pas là et qu'on voudrait sa présence c'est de veiller pour son retour. A ce moment-là, la veille prend une tout autre colora­tion. Non pas se prémunir contre le danger, sinon le danger de ne pas être prêt quand il arrive, mais au contraire la veille c'est de polariser toutes ses facultés humaines vers quelque chose qui apparemment est absent. La veille est le meilleur moyen de manifester que l'absent est déjà présent. Et au fond je crois que c'est là que nous touchons le mystère même de la veille chrétienne. C'est une attitude dans laquelle nous manifestons par notre comportement que celui qui est parti au loin, le roi qui est parti pour un pays lointain, en réalité est attendu, que d'une certaine manière son absence n'est pas un pur et simple vide, que ce n'est pas le fait qu'il n'y a plus de relation entre nous et lui. Au contraire, la vigilance, l'attente et la veille c'est précisément le lien qui nous réunit à celui qui n'est pas là. Et dans ce cas ce lien est extrêmement positif car il est la seule manière de marquer que celui qui doit venir doit effectivement venir. La preuve, c'est que nous l'attendons.

C'est donc pour cela que, dans un monde comme le nôtre, où très souvent nos contemporains sont marqués par l'idée obsédante de l'absence de Dieu, notre attitude de veilleurs est précisément le premier signe, la première mise en cause de ce refus ou de cet oubli de Dieu. Puisque nous veillons c'est que nous attendons quelqu'un. Or cette veille, vous l'avez remarqué dans cet évangile, se manifeste sur­tout par le fait de donner à chacun sa mesure de blé, sa mesure de nourriture. C'est l'eucharistie qui est le sacrement même de la veille. On ne mange pas pour s'empiffrer, comme fait le mauvais serviteur qui bat ses compagnons ou qui s'enivre et mène une vie de glouton ou d'ivrogne mais on veille pour se sustenter et l'on veille pour se nourrir afin de mieux l'attendre. C'est précisément cela le sens de l'eucharistie. C'est le mystère même par lequel, au cours de ce geste qui se consiste à se nourrir pour résister à l'affaiblissement de nos forces et à la mort, en réalité, on ne fait que davantage concentrer nos forces et notre cœur pour les tourner vers le mystère de Celui qui n'est pas en­core là mais qui vient.

Aujourd'hui nous prions plus spécialement, au cours de cette eucharistie, pour ceux d'entre nous qui accompagnent des malades et pour les malades qu'ils accompagnent. Là encore, c'est un des aspects de ce mystère de la veille. Que signifie : aller voir nos frè­res malades ? C'est éveiller en eux, à travers l'expé­rience de la souffrance, qui est souvent révélatrice d'un manque et parfois l'occasion ou le prétexte d'un oubli, d'un refus de Dieu ou d'une révolte contre Dieu, c'est éveiller en eux par notre vigilance comme le serviteur qui s'occupe de toute la maisonnée, le fait de laisser se creuser en eux le véritable sens de l'attente. Il y a là quelque chose qui touche le sens même de l'Église. L'Église dans le monde, que ce soit par rap­port aux malades, que ce soit par rapport à tous ceux qui portent d'une manière ou d'une autre des souffran­ces, des désirs qui n'ont pas pu être satisfaits, des douleurs qui ne peuvent pas être consolées, tout ce que le Christ a énuméré à propos des Béatitudes, l'Église est là pour dire simplement et témoigner par sa présence que dans ce manque, dans cette souf­france, dans cette existence comme en creux et comme blessée, cela peut devenir le signe de l'attente de Dieu. Et c'est pour cela que l'Église porte plus spé­cialement son attention et son regard sur ceux qui sont dans la souffrance. Car précisément, à cause même de ce côté paradoxal de la souffrance qui enferme l'homme et à certains moments l'empêche de s'ouvrir non seulement aux autres mais finalement à Dieu, l'Église est là comme le témoin que, par la souffrance du Christ, toute souffrance humaine peut être ouverte à la venue, à l'imminence du salut de Dieu.

Alors qu'au cours de cette eucharistie s'éveille en nous ce sens de l'attente et que nous soyons vrai­ment des chrétiens qui attendent quelque chose et non pas des chrétiens qui attendent simplement que le temps passe et qui subissent l'histoire. Or c'est au­jourd'hui le grand danger de notre société actuelle qui subit l'histoire. Nous ne sommes pas ceux qui subis­sent l'histoire. Nous ne sommes pas non plus ceux qui maîtrisent l'histoire par une sorte de volonté de puis­sance qui en réalité ne mène pas à grand-chose. Mais nous sommes ceux qui vivent le temps de l'histoire et la souffrance et tous les manques et toutes les priva­tions et tout ce qui, d'une manière ou d'une autre, peut être occasion de souffrance, qui le vivent comme cette manière de marquer et de creuser l'absence, mais l'ab­sence de quelqu'un qui vient.

 

 

AMEN