PREMIER ENVOI EN MISSION

Jg 11, 34-40 ; Mt 10, 1-16

(2 août 1993)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

A

près avoir choisi parmi ses disciples les douze que l'on appellera plus tard les apôtres, Jésus les envoie aussitôt en mission. Cette première mission qui prend place au milieu de la vie publique de Jésus, avant sa Passion, cette mis­sion temporaire, à l'essai, préfigure la mission définitive qu'Il leur donnera après sa Résurrection. Et elle la préfigure d'une manière bien particulière.

Jésus dit : "Ne prenez pas le chemin des païens. N'entrez pas dans une ville de Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël." Il ne s'agit donc pas encore d'une mission universelle qui s'adresserait à toutes les nations, puis­que Jésus exclut non seulement les étrangers, les païens mais aussi les samaritains qui formaient une secte un peu méprisée parmi les juifs en raison de leur non-participation à l'Exil et à la restauration après l'Exil, donc de leur compromission avec les païens de l'époque et de leur religion plus arriérée que celle des autres juifs. Il s'agit donc pour le moment d'une mis­sion consacrée au peuple juif.

Ceci peut nous sembler étrange. Pourquoi Jé­sus n'envoie-t-il pas, dès le départ, ses disciples s'adresser au monde entier comme Il le fera après sa Résurrection ? C'est que le rôle du peuple juif n'est pas encore terminé. Pour Jésus, le peuple juif reste le peuple messianique, le peuple associé au messie, le peuple qui doit être associé à la mission du Messie, mission qui, certes, s'adressera à toutes les nations de la terre mais dont le peuple juif est le dépositaire. Si ce peuple a été choisi par Dieu, s'il a été mis à part, ce n'est pas pour être le seul sauvé mais pour être le mi­nistre du salut, pour être le témoin de la bonne nou­velle de Dieu à toutes les autres nations. Dans son évangile, Jésus ne cesse d'appeler le peuple juif à ac­complir, avec Lui, cette vocation messianique qui est la sienne et qui est d'ouvrir son cœur au mystère de Dieu pour pouvoir ensuite répandre ce mystère jus­qu'aux extrémités de la terre. En fait, il n'était pas dit d'avance que le peuple juif refuserait cette mission. Certes c'est "un peuple à la nuque raide" c'est un peuple difficile déjà au temps de l'Exode avec Moïse et tout au long de son histoire, comme d'ailleurs tous les hommes et tous les peuples car nous sommes tous pécheurs. Israël ne fait pas exception. Comme tous les autres il a du mal à se conformer à la Parole de Dieu Pourtant Dieu l'a choisi pour être précisément chargé, ministériellement chargé d'annoncer le pardon de Dieu, le salut de Dieu au reste de l'humanité. C'était cela la vocation du peuple d'Israël, et ceci dès le dé­part. Quand Dieu a choisi Abraham, Il lui a dit :"En toi et en tes descendants seront bénies toutes les na­tions de la terre." Si Abraham et ses descendants ont été choisis c'est en vue de la conversion de toutes les nations de la terre. Jésus prend les choses telles qu'elles ont été déjà annoncées par Dieu à Abraham et Il invite le peuple juif à entrer dans cette vocation messianique que Lui, Jésus, vient amener à son terme, à son achèvement. Il invite tout ce peuple choisi par Dieu à devenir, avec Lui le Messie, le mandataire divin pour annoncer la bonne nouvelle au monde en­tier.

Cette annonce de la bonne nouvelle ne pou­vait pas aller sans sacrifice. Dès le départ, Jésus savait qu'Il serait un "serviteur souffrant" et le peuple juif était invité aussi à cette mission sacrificielle. Jésus ne le lui cache pas après la multiplication des pains. Mais les juifs n'ont pas voulu reconnaître en Jésus Celui qui venait accomplir, raviver, mener à son terme et rendre plénière la mission du peuple juif. Jésus est seul monté sur la croix et seul Il a accompli ce sacrifice. Et après la Pâque du Christ, après sa mort et sa résurrection, les apôtres représentant ce noyau du nouvel Israël, ce noyau du peuple juif resté fidèle à sa vocation, même si le reste du peuple n'a pas voulu prendre le même chemin, les apôtres iront annoncer la bonne nouvelle à toutes les nations de l'univers. C'est la raison pour laquelle il y a douze apôtres qui correspondent aux douze tribus d'Israël et qui représentent la quintessence du peuple, ce qu'on appelle l'Israël nouveau qui est la première cellule fondatrice de l'Église.

Comprenons bien ce rôle d'Israël, même si l'ensemble du peuple n'a pas voulu l'accomplir, même si seule une poignes d'Israélites, ces douze apôtres et ceux qui les entourent ont accompli cette mission. Dieu veut toujours sauver l'humanité à partir d'indivi­dus précis. Dieu ne s'adresse pas à la cantonade à la totalité des hommes. Il s'adresse à des amis, à Abra­ham, à la descendance d'Abraham, à ses disciples, à ses apôtres. Et parlant avec eux, cœur à cœur, "comme un ami parle à son ami", Il les envoie de proche en proche annoncer cette bonne nouvelle jusqu'aux ex­trémités de la terre. L'évangile n'est pas une procla­mation universelle au sens où elle serait globale, mais c'est une proclamation universelle parce qu'elle se transmet d'homme à homme, pour que cette relation personne de Dieu avec chacun devienne petit à petit la relation personnelle de Dieu avec tous. Acceptons de jouer à notre place ce rôle des disciples de Jésus char­gés de rencontrer personnellement le Christ pour an­noncer à tous que le Christ veut personnellement les rencontrer eux aussi.

 

 

AMEN