LES MIRACLES, SIGNES OU RÉALITÉ ?

Jg 11, 29-33 ; Mt 9, 27-38

(28 juillet 1993)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

A

vec cet évangile nous avons la conclusion de dix paraboles axées à la fois sur le miracle et la découverte de Jésus. Très souvent les évènements qui ont trait aux guérisons ou aux miracles ont posé, notamment dans notre monde moderne, certaines questions et provoqué certains doutes. On s'est ainsi demandé s'il y avait eu effectivement tous ces miracles que rapporte l'évangile, s'ils n'avaient pas été seulement inventés par des gens de foi. La question peut, au premier abord, paraître anodine, mais elle est en fait plus profonde que cela ne paraît. Car c'est une question portant sur la foi et le donné de la foi, sur la Révélation.

Est-ce que ces évènements ont vraiment eu lieu ? Est-ce qu'ils se sont passés tels qu'ils sont rapportés et écrits ? Ou bien ont-ils été inventés par une communauté qui vivant dans la foi a comme réalisé qu'il y avait en cette personne, Jésus, un être extraordinaire et on lui inventerait une légende pour l'embellir et dire qu'Il était vraiment Dieu ? Cette question s'est posée à bien des niveaux notamment intellectuels et l'on a eu droit à des controverses entre le "Jésus historique", celui de l'histoire avec tout ce qu'Il aurait fait, et la vie de la foi complètement séparée du Jésus de l'histoire. La foi ayant sa propre source spirituelle pour emmagasiner, créer et faire vivre une communauté à qui il suffisait finalement de croire à quelques éléments de ce que Jésus a dit.

Les miracles ont-ils eu lieu ou n'ont-ils pas eu lieu ? Les miracles sont des signes et ils n'ont lieu que pour ceux qui ont la foi. En fait il ne peut pas y avoir dissociation entre l'événement historique, ce qu'a fait Jésus, ce qu'Il a vécu et la façon dont les chrétiens ont compris et vécu leur propre foi. Car si les chrétiens avaient fait une dissociation dans ce contexte-là, nous aussi nous sommes en complet déphasage avec la personne même de Jésus. Cela signifierait que finalement nous prenons ce qui nous arrange et nous créons les éléments nécessaires à notre propre foi. Or il y a un lien indéfectible entre la personne même de Jésus et ce qu'Il a réalisé et ce que nous comprenons dans la foi. C'est pourquoi saint Jean nous affirmera : "Ce que nous avons vu, ce que nous avons touché du Verbe de Vie, nous vous l'annonçons." Il est vrai qu'au premier abord un événement ne trouve pas toujours son interprétation, mais qu'avec le temps on comprend mieux ce que cet événement veut dire.

Et cela justement est nécessaire à la foi, car Celui en qui nous croyons est le centre et le sens même de notre foi. Et comme sa mort et sa résurrection donnent sens et fin à toute l'histoire, il est normal que, dans notre propre histoire personnelle comme tout au long de l'histoire du christianisme, on comprenne que les évènements que Jésus a réalisés prennent maintenant tout leur sens parce que le Christ est mort et ressuscité.

Un film de Roberto Rossellini exprimait bien cela, celui de la prise de pouvoir de Louis XIV. Il commençait par l'enfance, la jeunesse du prince et la dernière image montrait Louis XIV prenant son repas entouré de ses courtisans. Entre la première et la dernière image, Louis XIV avait pris son pouvoir, il était devenu le monarque absolu, mais on n'arrivait pas à pointer le moment exact où il avait pris le pouvoir. Par contre on constatait que cette prise de pouvoir avait effectivement eu lieu.

Dans l'histoire de notre foi c'est la même chose. Il peut nous arriver des évènements, il peut nous arriver des réalités comme c'est arrivé à l'époque de Jésus pour Jésus Lui-même, que l'on prenne conscience après-coup qu'effectivement, là, Jésus agissait quand Il faisait ces miracles, que, là, Jésus agissait quand je ne le voyais pas et ne le comprenais pas dans le tréfonds de mon cœur. Mais est-ce une invention ? Alors notre propre expérience de foi, elle aussi serait une invention ? Je pense qu'il faut retourner la question. C'est bien le Christ qui donne sens, dans le temps, dans l'espace et l'histoire, à tout ce que peut vivre un homme, à tout ce qu'il peut comprendre et connaître de ce monde, à tout ce que la foi, finalement, fait découvrir.

Et dans le langage des signes que sont les sacrements, c'est exactement la même chose. Il s'agit de voir dans la réalité, notamment dans l'eucharistie du pain et du vin, le signe même de la présence de Dieu parmi nous. Pour l'homme de foi, ce sera communion, mais pour l'homme qui n'a pas la foi, cela ne signifiera rien. C'est donc comme les miracles, c'est comme tout événement. Il y a le Christ, un centre et un sens de la vie de l'homme où sans Lui il n'y a plus aucun sens ou en tout cas il n'y a plus qu'une interprétation personnelle. Dans ses miracles Jésus fait toujours appel à la foi. "Qu'il en soit selon votre foi !" Que dans cette eucharistie, il en soit aussi "selon votre foi !"

 

 

AMEN