SI TON ŒIL TE SCANDALISE ...
1 P 2, 2-10 ; Mt 5, 21-32
(14 juillet 1993)
Homélie du Frère Michel MORIN
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e passage de l'évangile est évidemment un passage des versets qui s'adressent à notre vie morale. Il est question d'un certain nombre d'actes extérieurs, celui de tuer, celui de traiter son frère de tous les noms d'animaux ou d'oiseaux, celui de commettre un adultère ou de renvoyer sa femme. Il s'agit aussi d'autres actes qui ne sont pas d'abord extérieurs mais intérieurs. Par exemple celui de la mémoire : "Si tu te souviens que ton frère a un grief contre toi, avant de porter ton offrande ..." Ainsi dans ce passage, très rapidement, et avec des exemples pas du tout abstraits, qui sont ceux de notre vie quotidienne, le Seigneur invite ses disciples et tous les croyants à avoir un regard extrêmement lucide, sans compromission, sans arrangement si vous voulez, sur lé péché, le mal que nous commettons. Et si vous l'avez remarqué, c'est la lucidité de ce regard sur le mal que nous pouvons commettre qui peut entraîner, en partie bien sûr avec la grâce de Dieu, la conversion. Car il faut savoir que l'œil droit et non le gauche est une occasion de péché. Il faut savoir que tel membre est une occasion de péché. Et là encore, pas uniquement le corps extérieur, mais les facultés intérieures, celle de la mémoire, celle du désir sur tel ou tel objet convoité, objet matériel ou personne humaine.
Il y a donc, de la part du Christ, cette exigence de voir son péché pour y porter partiellement un remède, s'en arracher. Il n'y a pas de conversion sans lucidité de l'homme, du croyant sur son péché. Le péché, le mal n'est pas une sorte de flou, n'est pas une sorte de vision plus ou moins abstraite. Ce n'est pas une conception d'un mal qui viendrait de quelque puissance extérieure astrologique, psychologique, sociologique ou je ne sais quoi d'autre. Il s'agit de l'acte intérieur ou extérieur que l'homme pose réellement, dans telle ou telle circonstance.
Le propos final du Seigneur est très strict : "Il vaut mieux entrer manchot, boiteux ou cul-de-jatte dans le Royaume, que d'aller tout entier dans la Géhenne." C'est une image, car s'il fallait se séparer de tous les membres qui sont occasion de péché, il ne resterait plus grand-chose pour le Royaume de Dieu. C'est pour le Seigneur une façon de reprendre ce qu'Il dira plus tard : "Celui qui perd sa vie à cause de l'évangile, la gagne." Et il est intéressant que cette parole d'évangile tombe en ce jour de la fête nationale. Ce n'est pas une fête religieuse, mais on peut quand même évoque l'aspect suivant.
Le mal, dont il est question ici n'est pas d'ordre spirituel. Jésus ne dit pas à ses disciples : Vous ne priez pas assez, vous ne faites pas assez oraison, vous n'allez pas souvent à la Messe, etc ... Ce dont il est question ici n'est pas typiquement chrétien. Il s'agit des lois fondamentales qui permettent toute vie sociale. Depuis toujours, Lévy-Strauss nous l'a appris, la vie sociale, même dans les sociétés les plus primitives, au sens historique pas au sens de l'intelligence, les lois de ces sociétés sont toujours fondées sur deux éléments fondamentaux, la vie et la sexualité. La vie dont le respect absolu a toujours été affirmé dans toutes les sociétés, et une société qui ne l'affirme plus ou qui ne le vit plus est une société dégradée, qui se dégrade et qui dégrade son tissu humain. Les lois de la sexualité qui sont celles de la procréation c'est-à-dire de la perduration de l'espèce de façon stable, de façon respectueuse dans une société.
Je crois que ce texte peut nous servir ce matin pour penser un instant au rôle social de l'Église, de la communauté chrétienne en tant que telle, qui n'est pas de vouloir régenter la société civile, même si elle en a eu parfois, hélas, la tentation, ce qu'elle a d'ailleurs payé très cher, mais cela ne lui sert pas toujours de leçon. L'Église n'a pas pour but de moraliser la société et toutes les situations en vertu des normes de sa foi. Là encore il y a une sorte de respect de ce que chacun croit, de ce que chacun vit. Là encore et dernièrement le texte du concile sur la liberté religieuse a provoqué non seulement des houles mais des catastrophes, des schismes, des séparations dans l'Église. Nous autres chrétiens, dans la cité, nous n'avons pas à vouloir convertir absolument la cité, elle est autonome, elle a ses lois, elle a ses droits qui reposent toujours sur les deux lois fondamentales de la vie et de la sexualité. La sexualité qui gère les relations conjugales et la relation parentale c'est-à-dire le bien commun premier de la cité. L'Église n'a pas à vouloir moraliser. Nous n'avons pas à imposer une morale. Nous avons simplement à aider par notre vie que le tissu social dans lequel nous vivons garde ses éléments fondamentaux, garde les pièces maîtresses de la structure nécessaire d'une vie sociale.
Et c'est pourquoi ces lois fondamentales sont, pour l'Église, continuellement, un des lieux de prédication et de rappel. L'Église ne cessera jamais de rappeler avec force, parfois de façon rigide parce qu'elle en sait la nécessité pour les hommes et pas uniquement pour elle, les lois fondamentales du respect de toute vie : "Tu ne tueras pas !", les lois fondamentales du respect de tout homme : "Tu ne diras à personne qu'il est un crétin ou un renégat, ou tu en répondras à la Géhenne c'est-à-dire au jugement éternel !" et tu respecteras absolument les lois fondamentales de la sexualité conjugale et parentale.
Alors sur ces problèmes-là l'Église intervient souvent et elle agace, les chrétiens d'abord et la société ensuite qui le lui reproche. Mais, ne prenant ces positions, l'Église ne défend pas la foi, elle ne défend pas des vertus, elle ne défend pas une conception bourgeoise de la morale à laquelle elle tiendrait parce que sans cela elle n'aurait plus de raison d'être. Non, elle défend l'homme, mais l'homme en société, elle défend la possibilité d'une société de vivre en tant que telle, un tissu social issu de relations qui doit non seulement vivre aujourd'hui à partir de la cellule familiale, mais qui doit aussi assurer son avenir par le respect de toute vie, dans la fécondité ou dans toutes sortes de relations.
Nous allons donc prier pour que, dans la cité, l'Église garde vraiment sa place, communauté de chrétiens, par une communauté pour faire une cité chrétienne, non mais une communauté de chrétiens qui, par sa vie et à cause des exigences de l'évangile, rappelle aux frères et aux sœurs de notre société, ces éléments fondamentaux, non pas comme une morale d'obligation mais comme les trésors fondamentaux qui nous permettent de vivre ensemble, ceux de la vie et ceux de l'amour. Si par sa prédication, par ses encycliques, mais cela n'a pas grande efficacité, je le sais, vous aussi d'ailleurs l'Église n'est pas écoutée sur ces points, par le témoignage des chrétiens vivant cela, par la conversion de leur péché, dans la lucidité de ces exigences l'Église peut vivre humblement, réellement cela et ainsi rendre à la société le plus grand service que la société attend d'elle c'est-à-dire l'aider à vivre.
AMEN