LA GRATUITÉ DE DIEU
Ap 22, 16-17+20-21 ; Mt 25, 14-30
(27 novembre 1992)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ette parabole n'est pas d'abord un traité d'économie ou de morale sociale. Jésus ne dit pas qu'il faut enlever aux pauvres le peu qu'il leur reste pour le donner aux riches afin qu'ils aient du surplus. Ou plus exactement, si Jésus dit cela, c'est exprès pour piquer notre curiosité et nous faire comprendre qu'il veut parler d'un autre monde de réalités que celui de l'égalité, de la justice.
Jésus nous parle ici de l'ordre de la gratuité qui est à la fois celui du cœur de Dieu et celui de la réponse qui nous est demandée. Si, comme le maître de ces serviteurs, Jésus accepte de "moissonner là où il n'a pas semé et de prendre là où il n'a pas donné" c'est bien qu'il s'agit d'autre chose que de simple comptabilité où l'on se met en règle en rendant ce qui est dû et en réclamant ce qu'on nous doit. Il ne s'agit donc pas du tout de dons que Dieu nous ferait ou nous prêterait afin que nous les lui rendions à égalité. Il ne s'agit pas de vertus que nous aurions à cultiver. Il ne s'agit pas de se mettre en règle avec un certain nombre de commandements et de règles morales. Le contexte même de la parabole montre qu'il s'agit de tout autre chose. Il s'agit d'un surplus et d'un surplus aussi bien dans notre attitude que dans la réponse de Dieu. Ce que Dieu nous donne, ce n'est pas le salaire de nos bonnes œuvres. Ce que Dieu nous donne est sans commune mesure avec ce que nous avons fait. A celui à qui le maître avait prêté cinq talents et qui lui en rend dix, Dieu va donner une récompense sans commune mesure, Il va l'établir sur dix villes et Il lui donnera donc un pouvoir qui n'a pas de rapport avec la fidélité que ce serviteur a montrée. Et de même que ce serviteur ne s'est pas contenté de gérer au petit jour par jour, petitement et chichement le dépôt de son maître, il a fait du surplus, du gratuit.
Aussi bien l'Apocalypse nous donne-t-elle le secret de ce rapport de Dieu avec nous qui n'est pas celui d'un comptable. Ce rapport c'est celui du désir de l'homme assoiffé qui recevra l'eau de la vie gratuitement. Dieu donne gratuitement à celui qui sait entrer dans la perspective de cette gratuité. Et cette gratuité c'est celle d'un désir qui doit remplir notre cœur et le faire déborder au-delà des limites de ce qui doit se faire de ce qui ne doit pas se faire, des obligations et des contraintes. Ce désir emporte tout sur son passage. Ce désir est comme une soif inextinguible. "Que l'homme assoiffé s'approche ! Que l'homme de désir reçoive l'eau de la vie !" Et qu'il la reçoive gratuitement. Voilà ce que Dieu nous demande, de mettre notre cœur au diapason de son propre cœur et de répondre gratuitement à la gratuité de ce don, afin qu'Il puisse nous combler encore au-delà, de façon toujours plus gratuite.
Il nous faut quitter cette mentalité de commerçants, cette mentalité de comptables que nous avons trop souvent et par laquelle nous attendons de Dieu qu'Il "paye" nos efforts, qu'Il récompense nos épreuves, qu'Il réponde à tout ce que nous avons fait chichement, au jour le jour. Dieu attend que notre cœur s'ouvre, qu'il s'ouvre largement et sans compter. Et à ce moment-là, Il nous donnera, Lui aussi largement et sans compter, à condition que nous mettions notre cœur au diapason du sien. Alors que ces textes de l'Apocalypse ou du discours eschatologique de Jésus en cette fin de l'année liturgique qui porte notre regard vers l'avenir, que ces textes mettent notre cœur en état de réceptivité du mystère de Dieu, qu'ils nous ouvrent à cette grande fête de Dieu où l'on ne compte pas. Dieu est le Dieu de la profusion. Au moment de la multiplication des pains, Il n'a pas donné le nombre exact de bouchées de pain nécessaires pour nourrir la foule, mais on en a ramassé sept corbeilles et la deuxième fois douze corbeilles pleines de morceaux de pain inutiles, qui avaient été multipliés gratuitement, pour rien. Dieu est le Dieu de la profusion Dieu est le Dieu de la gratuité. Alors il faut que nous nous mettions, nous aussi, dans cet état d'esprit et que nous agissions non pas pour remplir nos obligations mais dans l'exaltation de notre espérance de notre attente, de notre soif, de notre désir. Un désir de Dieu qui doit remplir et soulever notre cœur et nous porter vers ces derniers temps où le Christ reviendra nous prendre avec Lui dans sa joie et remplir toute chose, remplir tout l'univers de son amour.
AMEN