TROUVERA-T-IL LA FOI ?

Ap 20, 1-4 ; Mt 24, 1-14

(19 novembre 1992)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Q

uand le Fils de l'Homme reviendra, trouvera-t-Il la foi sur la terre ?" C'est ainsi que se ter­mine le passage de Luc écho de ce que nous avons lu et qui nous annonce la fin du monde. Après bien des tribulations, après des guerres et des dissen­sions entre les hommes, avec même cette pointe un peu pessimiste ou même désespérée que l'on retrouve par-ci par-là dans l'évangile : "L'amour se refroidira chez beaucoup de croyants, mais celui qui tiendra bon sera sauvé." Cette phrase est un écho de celle de saint Luc. Apparemment cette fin du monde est pré­cédée par tant de violences décrites tant dans l'évan­gile en ces passages apocalyptiques que dans l'Apo­calypse elle -même qu'il est à craindre que nous per­dions la foi et que cette perte de foi est inscrite dans le risque du cœur de Dieu.

Dans l'Apocalypse, vous avez entendu ce pas­sage qui fait état d'un royaume de mille ans. On décrit un ange qui descend du ciel, tient en main une clé et une énorme chaîne et vient maîtriser le dragon que saint Jean appelle, le serpent, le Diable, le Satan. Et il l'enchaîne pour mille ans afin qu'il cesse d'exercer son pouvoir sur les nations. "Après quoi il sera relâché pour un petit peu de temps" dit l'Apocalypse. Cette thèse, cette description est assez délicate à compren­dre. Il y deux écoles qui se sont toujours battues pour interpréter ce passage. La première école dite école millénariste ou école futuriste prévoit que nous aurons effectivement, avant la fin des temps, mille ans pré­alables à la fin des temps qui sont une victoire finale et terrestre de Dieu qui régnera avec tous les justes sur la terre. Thèse qui prévoit donc une première victoire d'un royaume terrestre et non d'un royaume céleste. Cette thèse a engendré un certain nombre d'ambiguï­tés et plusieurs commentateurs ne s'y risquent pas craignant d'ouvrir la porte au triomphalisme d'une Église qui dit : finalement nous n'avons rien à faire puisqu'un jour nous gagnerons et nous régnerons.

L'autre thèse, plus spirituelle, tente de lire ces "mille ans qui sont comme un jour devant le Sei­gneur" comme dit le psaume comme le temps de l'Église. En effet, par la croix et la Résurrection du Christ, dès maintenant, "le diable, l'antique serpent, le Satan", est déjà lié. Certes il sera délié à la fin des temps pour l'ultime combat qui est d'ailleurs décrit dans l'Apocalypse. Ainsi ces "mille ans" c'est aussi le temps qu'a vécu ce "pauvre Adam" condamné à mou­rir immédiatement après la chute et qui a tout de même vécu 930 ans, soit presque mille ans. Et comme pour le Seigneur mille ans sont comme un jour, nous retombons sur nos pieds. Nous sommes donc dans un jour qui attend la fin du monde.

Derrière cette polémique millénariste ou spi­ritualiste, il y a un sujet très important et très délicat qui est l'aspect du profane et du sacré. En effet lors­qu'on défend la thèse millénariste, indépendamment des ambiguïtés qu'elle peut véhiculer, on défend aussi la thèse que le profane peut se défendre lui-même et qu'il a une espèce d'autonomie intérieure et qu'effecti­vement l'Église terrestre aurait intérêt à s'armer, à reprendre un peu le chemin de la Croisade et de ga­gner par elle -même avant de recevoir de Dieu la cou­ronne comme un gladiateur qui aurait bien combattu. Cette thèse est un peu gênante car elle ouvre la porte à un triomphalisme un peu trop humain et surtout à un combat bien trop humain. Il me semble qu'il n'y a rien de profane dans le monde et dans l'Église et que tout est "à sacrer", que la façon dont Dieu vient, dont Il est venu, dont Il viendra est toujours de sacraliser toute chose, même les plus profanes, et qu'il n'y a pas une espèce d'autonomie du profane par rapport au sacré. C'est Dieu qui travaille, c'est Dieu qui œuvre, c'est Dieu qui "fait la couture" comme on disait de sainte Claire qui faisait la couture entre le ciel et la terre. C'est Dieu qui coud le sacré sur le profane qui trans­forme ce profane pour qu'il devienne sacré.

Lorsque vous entendez actuellement dans les médias les remarques sur le Catéchisme de la Foi catholique qui vient de sortir, vous vous rendez compte que nous ne parlons pas le même langage. Je lisais ce matin dans Télérama une recension à ce su­jet. Les auteurs sont toujours déçus de ne pas trouver ce qu'ils ont pensé être une avancée du monde terres­tre donc du profane et disent que l'Église est encore en train de reculer, d'aller en arrière, comme d'habi­tude quand elle se prononce officiellement. Eux comme nous, nous nous référons à une parole, à une norme. Pour eux, la norme c'est la parole d'aujour­d'hui. L'avortement est légalisé, n'en parlons plus, c'est normal l'Église nous embête avec ses régres­sions. Nous, nous parlons une Parole qui se voudrait "hors temps", voilà toute la différence. Et elle n'est pas mince.

Eux situent leurs normes de rapports au Caté­chisme à la parole d'aujourd'hui, 1992, la parole occi­dentale, la parole qu'on emploie dans les médias et qui est d'ailleurs une parole fluctuante, souvent fausse. Nous, nous voulons nous référer à une Parole hors-temps, qui n'appartient pas à ce temps. C'est pour cela que nous "embêtons" le monde parce que nous faisons référence à une Parole qui n'est pas dans ce monde mais qui y rentre doucement pour le transfor­mer. Donc ce n'est pas une parole du monde, ce n'est pas une parole profane qui nous dicte notre conduite, c'est une Parole sacrée. Et ce sacré vient vers nous. Et parfois, effectivement, ce sacré vient avec un certain surplomb, avec un certain idéal car il est plus grand que nous. C'est pourquoi nous ne devons pas nous désespérer que le Catéchisme reprenne les valeurs qui sont plus grandes que nous, au contraire. Elles nous rendent notre dignité d'homme créé. Elles ne nous abaissent pas à ce que le monde, dans ses bruits et dans ses rumeurs, nous propose et nous blackboule mais pour nous détruire.

Alors, mille ans, c'est peu puisque c'est comme un jour dans le cœur de Dieu. Ces mille ans sont aujourd'hui pour nous. Ils sont l'aujourd'hui où nous constatons l'avancée du Royaume de Dieu. Et dans ces mille ans, nous avons, nous, à confesser que le diable est vraiment lié, que le reste n'est que brou­tille, même si apparemment ça bouge encore un peu dans le domaine du mal, et que nous sommes assurés d'une victoire, pas la nôtre, mais celle de Dieu qui est toujours celle de la liberté humaine.

 

 

AMEN