COMBIEN DE FOIS ?
Esd 8, 21-23 ; Mt 18, 21-35
(25 septembre 1992)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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a question de saint Pierre qui introduit la parabole est par elle-même extrêmement intéressante : "Jusqu'à combien de fois irais-je dans le pardon à mes frères ?" Autrement dit saint Pierre envisage le problème du péché et du pardon comme certaines sociétés qui sont "à responsabilité limitée", c'est-à-dire qu'il y a un degré où l'œuvre de destruction, d'usure, de fatigue et de lassitude devient tellement fort qu'il semble que l'offensé ne peut plus dépasser les bornes. On rencontre cela dans certaines situations à long terme, la vie conjugale, la vie fraternelle, cela fait dix ans que je te dis de prendre les patins, cela fait quinze ans que tu cuis mal le rôti, pas comme le faisait ma mère. Donc il arrive un moment de véritable saturation. Et c'est cela le problème de saint Pierre. C'est d'ailleurs d'autant plus étonnant que celui qui pose la question c'est celui qui sera le témoin par excellence du pardon et de la miséricorde de Dieu. Mais jusque-là c'est bien la preuve qu'il n'a pas encore compris le problème parce que pour lui, pardonner c'est jusqu'à quand je pourrai prendre sur moi pour surmonter l'usure et la dégradation causée par le péché et le mal. Ne nous faisons pas d'illusion, c'est la manière courante dont nous abordons le problème du pardon. Pour nous, pardonner c'est d'une certaine manière, jusqu'à quand je peux tenir le coup pour encaisser les coups. Par conséquent le problème du pardon est un problème de limites. Jusqu'à quand on peut supporter, car il arrive un moment où, à force de pardonner, on y laisse sa peau. Un peu comme ceux qui disent qu'ils veulent casser les murs de la maison pour pouvoir abriter plus de monde. Effectivement, le toit s'écroule pour tout le monde. Ce genre d'œcuménisme est extrêmement dangereux. saint Pierre conçoit son pardon de cette manière-là. Je ne peux pas dépasser certaines limites.
Or précisément Jésus lui dit : "Je ne te dis pas de pardonner jusqu'à sept fois mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois !" Sept fois représente la perfection de la patience humaine. Si on le cœur suffisamment musclé à la miséricorde, on ne peut pas dépasser sept fois, pense Pierre. Mais Jésus introduit une certaine démesure. Ce qu'il faut bien comprendre c'est que le pardon peut se pratique à fonds perdus parce que, et c'est cela que Jésus explique, le pardon régénère. Et c'est cela que veut dire la parabole. Le jour où celui qui devait beaucoup d'argent et qui normalement devait aller en punition pour n'avoir pas payé sa dette, le jour où cet homme est délivré par le maître d'une grosse somme, en réalité le pardon du maître l'a régénéré. Or, dès qu'il a été régénéré par le pardon et la remise de dette, il vit avec son frère le pardon sur le mode de l'usure. Tu m'a lésé, il me manque quelque chose. Du point de vue du calcul, il a raison. L'autre lui doit quelque chose, il peut le réclamer. Mais précisément quel est son péché ? Il n'a pas compris que par la remise de la dette dont lui, le grand créancier avec des millions de francs, avait bénéficié, il était entré dans un nouveau régime. Il avait été régénéré fondamentalement par le pardon de son maître. Par conséquent il aurait dû comprendre, et c'est cela que le maître lui reproche, il aurait dû comprendre que, étant régénéré infiniment par le pardon du maître, il pouvait, à son tour, devenir source de régénération pour celui qui lui devait quelques sous.
Autrement dit, ce que Jésus nous demande dans la question du pardon, ce n'est plus de l'envisager sous l'angle habituel de l'usure, de la fatigue ou de la lassitude du péché, parce que si on l'envisage ainsi c'est qu'on reconnaît au péché un pouvoir trop grand. On lui fait la part trop belle. D'une certaine manière, on s'avoue déjà vaincu. On a déjà reconnu une certaine victoire du mal. En revanche, à partir du moment où l'on envisage le pardon non pas sous l'angle de l'usure du mal mais sous l'angle de la régénération divine au cœur de l'homme blessé par le péché, alors le problème du pardon n'est plus celui de "combien de temps je pourrai encore supporter, mais c'est celui de savoir si, étant moi-même régénéré par le pardon de Dieu, je suis capable de devenir une source de régénération pour le cœur de mon frère qui est aussi blessé par le péché.
Cela change complètement la perspective. Et s'il y a tant de difficultés vis-à-vis du sacrement de pénitence, si dans nos vies nous accumulons tant de rancœurs, tant d'obscurités, tant d'opacités, c'est parce que nous ne sommes pas encore entrés dans l'économie divine du pardon. Nous en sommes toujours restés à la perspective du pardon comme le pouvoir du mal, comme l'usure et l'œuvre de destruction. Nous en sommes restés à l'ancienne économie, le vieil Adam, l'homme pécheur. Mais si nous entrons dans l'économie du nouvel Adam, Celui qui régénère par le don de soi et le pardon, alors le pardon devient véritablement source de vie et de régénération. Non pas cette espèce de naïveté ou d'imbécillité spirituelle qui consiste à faire comme si l'on ne nous avait pas fait de mal et à fermer les yeux. Cela n'est pas du pardon mais de la lâcheté. Non pas non plus cette espèce de pardon qui consiste à avoir une mémoire d'éléphant, comme nous le représentait la caricature de Sempé où l'on voyait un petit bonhomme parlant à Dieu sur une montagne et qui disait : "Seigneur, j'ai toujours pardonné à ceux qui m'ont offensé mais j'ai gardé la liste !" Non, pas non plus le pardon comme cela. Mais le pardon comme témoignage de la régénération de Dieu qui vient sauver le cœur de l'homme, par la présence de sa miséricorde et de son pardon, pour qu'à son tour, l'homme soit témoin et source dune véritable régénération.
Au fond, le pardon est un des éléments clés de notre vie et de notre existence de chrétien. C'est très difficile à avaler parce que c'est une des choses les plus délicates. Mais le pardon est un élément clé car selon que nous pardonnons ou que nous ne pardonnons pas, nous signifions par là que le monde peut être régénéré par Dieu ou qu'au contraire il reste dans une économie d'usure, de mort et de lassitude.
Qu'à travers le sacrement de l'eucharistie que nous célébrons quotidiennement nous découvrions véritablement cette dimension du pardon de Dieu, non pas un problème de résistance au mal, mais un problème de victoire et de régénération du cœur de l'homme et de la création par le pardon de Dieu.
AMEN