LA BREBIS ÉGARÉE
Esd 8, 15-17 ; Mt 18, 12-20
(23 septembre 1992)
Homélie du Frère Michel MORIN
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es quelques paroles de l'évangile sont données par Jésus à propos du pardon. Il se révèle Lui-même la source du pardon. C'est Lui qui est venu, abandonnant les montagnes célestes, la demeure de Dieu, les quatre-vingt-dix neuf brebis, la foule des anges et des archanges et qui est descendu pour chercher la brebis perdue, l'humanité. C'est la source du pardon. C'est de cette source que naît le fleuve du pardon, l'océan du pardon qui est le cœur même de Dieu. Et c'est devant le Seigneur seul que nous pouvons obtenir ce pardon parfait, total et si nous le voulons définitif.
La conscience chrétienne a été extrêmement formée, hélas, à la dimension trop personnelle, trop subjectiviste, trop individualiste de la demande de pardon. C'est donc sur ce côté écclésial du pardon que je voudrais insister, simplement en lisant cette parole de Jésus : "Tout ce que vous lierez sur la terre sera tenu au ciel pour lié, tout ce que vous délierez sur la terre, sera tenu au ciel pour délié." Je suis sûr que lorsque vous avez entendu cette parole vous n'avez pas pensé à vous mais au magistère du Pape qui doit lier et délier. Ce n'est pas la question ici, c'est à vous qu'il fallait penser. Nous l'Église de Dieu, les chrétiens, la brebis égarée qui a déjà été retrouvée et pardonnée, qui a déjà été inclue dans la joie du Père, nous avons, ensemble, le ministère du pardon. Nous avons ensemble le pouvoir de lier et de délier sur la terre. Et ce que nous lions ou délions ainsi sera tenu, éternellement, définitivement, parfaitement, pour lié ou délié au ciel. Il s'agit donc du pardon. C'est vrai que Dieu seul peut pardonner de façon totale, définitive, c'est-à-dire Dieu seul peut redonner à l'homme la grâce d'être homme, car c'est cela qu'il avait perdu par le péché, par le péché originel. Et tout péché n'est pas d'abord une faute contre une loi, ni même contre Dieu, c'est une faute contre nous-même, contre l'humanité, contre la perfection de cette humanité aimée de Dieu. C'est pourquoi tout pardon est d'abord une restructuration de l'homme, c'est d'abord une re-création de l'homme. Le pardon permet à l'homme de devenir ce qu'il est, ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être, un homme, c'est-à-dire créé par Dieu, aimé de Dieu et marchant dans la communion parfaite avec Dieu.
Et c'est cela qu'il nous faut redécouvrir. C'est que ce pardon comme restructuration de l'homme, comme un plus d'humain, cela c'est en notre pouvoir de le faire, de le lier ou de ne pas le délier. Par le pardon que nous nous donnons les uns aux autres, nous lions l'homme à Dieu, nous le délions de ce qui n'est plus humain ou pas assez humain en lui, nous lui permettons de retrouver sa véritable identité, même de façon partielle, non encore définitive mais réelle, nous lui permettons de retrouver cette véritable identité d'être frère des hommes, fils de Dieu. Nous avons ce pouvoir, cette capacité, en nous pardonnant, de faire en sorte que nous puissions ensemble redevenir l'humanité aimée de Dieu, l'humanité dans la communion, l'humanité dans l'amour, l'humanité dans le respect.
C'est un aspect du pardon qui est essentiel. C'est vrai que Dieu est heureux quand vous allez personnellement vous confesser mais son bonheur ne fait que commencer car Il attend que cette réconciliation devienne ecclésiale. Il attend que cette réconciliation personnelle trouve sa véritable plénitude qui est le pardon avec les autres. Il n'y a pas d'Église sans le pardon reçu personnellement de Dieu, mais reçu personnellement les uns par les autres et les uns pour les autres. Dieu ne fait pas des œuvres collectivistes ni individualistes. Il veut créer une humanité nouvelle. Il veut la créer en envoyant son Fils cherche la brebis perdue, nous sommes les uns et les autres des brebis perdues, mais une fois retrouvées, nous formons un troupeau, nous formons un corps, nous formons l'Église. C'est pourquoi le pardon, pour être totalement efficace, pour vous permettre de retrouver ensemble, un peu plus d'humanité, ne peut être vécu qu'en Église, les uns avec les autres, les uns pour les autres, les uns par les autres. C'est cela la joie de Dieu. Ce n'est pas simplement qu'un seul revienne au paradis mais c'est que celui qui est perdu retrouve toute l'assemblée des autres, de ceux qui n'ont pas quitté cette présence de Dieu.
Alors demandons et cherchons le pardon de Dieu parce que c'est son désir. Il ne veut pas "qu'un seul de ces petits se perde". Retrouvons le pardon de Dieu parce que c'est sa joie. Vouloir simplement donner à Dieu un peu de joie est, à mon sens, une raison suffisante pour se confesser, même si on n'est pas grand pécheur. La joie de Dieu compte plus que le nombre de nos péchés. Mais retrouvons aussi ce sens communautaire. C'est vrai, que l'humanité est blessée, que l'humanité est divisée, qu'elle véhicule tant de péché, de haine, de violence, qu'elle n'est pas l'humanité que Dieu aime ou que Dieu veut car Il l'a voulue bonne, totale, parfaite. Mais dans cette humanité il y a l'Église qui est le commencement de la reconstruction, qui est le commencement de l'édification du corps nouveau, qui est le commencement du retour de la brebis perdue vers le Père. Et dans cette Église, parce que nous sommes de cette Église, nous avons, ensemble, le ministère de la réconciliation, le ministère du pardon. Il faut donc que nous puissions nous retrouver, nous relier les uns aux autres par ce pardon, afin d'être liés vraiment à Dieu pour toujours. Et c'est dans ces liens de pardon, de réconciliation qu'il nous faut ne jamais cesser de refaire, de recoudre, de retisser, c'est dans ces liens que, déjà, l'éternité est présente. Ce que nous pardonnons, le pardon que nous acceptons sur la terre, celui que nous vivons, c'est celui que Dieu attend, c'est celui que Dieu veut donner au monde. Et au fond, Il veut le lui signifier et le lui donner par nous, si nous acceptons ensemble de le vivre.
AMEN