DONNE-LE POUR TOI ET POUR MOI

Esd 7, 21-26 ; Mt 17, 24-27

(22 septembre 1992)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Q

uoi qu'il en soit des coutumes de l'époque de Jésus où les gouvernements percevaient les impôts non pas des citoyens mais des étrangers et l'occasion que prend Jésus pour affirmer qu'Il n'est pas un étranger dans le Royaume de Père mais un fils, je voudrais retenir de cette page d'évangile c'est que Jésus a envoyé Pierre trouver une pièce de monnaie dans la bouche d'un poisson pour payer l'impôt du Temple pour Jésus et pour Pierre. "Tu trouveras un statère, donne-le pour toi et pour Moi !"

Ce texte a certainement été retenu, et il est propre à saint Matthieu, pour souligner cette grande intimité de Pierre avec Jésus. Par ce miracle Jésus associe Pierre à Lui-même dans un même paiement de cet impôt du Temple. Cet épisode rappelle celui où Jésus dit : "Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise" ! Il fait partie de cette série de textes qui manifeste cette grande autorité que Jésus confie à Pierre dans son Église, autorité fondée sur une grande intimité entre Pierre et Jésus. Nous sommes toujours tentés d'exprimer ces faits en termes de privilèges, comme si Pierre était à part vis-à-vis des autres apô­tres, comme s'il était une sorte de super-apôtre et que, de ce fait, il jouissait d'un pouvoir, d'un certain nom­bre de prérogatives et de privilèges qui n'appartien­nent pas aux autres.

Cette façon de voir se transpose ensuite sur son successeur le pape. C'est une façon de voir extrê­mement mondaine. Nous interprétons volontiers, nous aimons beaucoup interpréter les choses en termes de privilèges, de prérogatives, de chose qui appartien­draient en propre à quelqu'un et non aux autres. C'est la même réaction que nous avons à l'égard de la vierge Marie. Nous nous plaisons à souligner ce qui en elle serait radicalement différent, supérieur à ce qui se trouve chez les autres, Immaculée Conception, Assomption, participation à la Passion du Christ, etc. Mais ce que nous oublions c'est que, dans l'évangile, ces privilèges ne sont pas le fait d'une seule personne, la vierge Marie ou encore Pierre, mais que Jésus se plaît à donner à chacun un privilège. Si Pierre est le roc sur lequel est construite l'Église, Jean est "le dis­ciple que Jésus aimait". Parole troublante, comme si Jésus n'aimait que Jean. Il est bien évident que dire que Jean est le disciple bien-aimé, cela ne veut pas dire que les autres sont moins aimés. Pas plus que quand la vierge Marie reçoit l'Immaculée Conception cela veut dire que les autres sont moins sauvés ou moins purifiés du péché. Ou que quand Pierre reçoit cette intimité avec Jésus cela veut dire qu'elle est ré­servée et qu'elle est refusée aux autres. Jésus se plaît à manifester, à l'égard de chacun, un privilège. Mais ce privilège n'est pas exclusif des autres. Cela veut dire simplement que la proximité avec Jésus, l'intimité avec Jésus, l'amour de Jésus n'est pas quelque chose d'égalitaire. Nous ne sommes pas tous traités de la même manière. La vocation de chacun d'entre nous n'est pas équivalente et identique à la vocation d'un autre. Nous sommes tous différents et dans sa diffé­rence chacun de nous est le bien-aimé et le plus pro­che, le plus intime et d'une certaine manière unique pour le Christ et à ses yeux.

Oui, nous sommes chacun unique, nous sommes tous différemment unique. C'est cela le pro­pre de l'amour de Dieu. L'amour de Dieu n'est ni un amour qui s'adresserait à une seule personne, (comme c'est le cas en général pour le cœur humain), ni un amour qui s'adresserait à tout le monde de la même manière en nivelant dans une sorte de grande philan­thropie tous les hommes traités au même niveau. L'amour de Dieu a cette particularité qui n'appartient qu'à lui de nous traiter chacun comme si nous étions seul au monde. Nous sommes chacun l'unique aux yeux de Dieu. Nous sommes chacun revêtu d'un pri­vilège que personne d'autre ne peut partager. Mais ce privilège n'est pas une supériorité qui exclurait les autres, ce privilège est un accès au cœur de Dieu, un accès qui n'est qu'à nous, sachant que chacun de nos frères a aussi un accès au cœur de Dieu qui lui appar­tient en propre et qui est unique et qui ne nous appar­tient pas, qui est diffèrent et qui est aussi beau, ou je pourrais dire qui est plus beau que le nôtre comme notre accès au cœur de Dieu est plus beau que tous les autres.

C'est cela la vie du cœur de Dieu. Dieu est capable de nous aimer tous d'un amour unique, de nous aimer tous, plus qu'Il n'aime les autres tout en aimant les autres plus qu'Il ne nous aime et qu'Il n'aime chacun. Et Il nous donne de participer à ce mode d'amour proprement divin et de faire l'appren­tissage d'une capacité d'aimer qui deviendra peu à peu capable de s'adresser à tous les autres non pas de fa­çon différente et graduée, non pas non plus de façon égalitaire et homogène, mais en découvrant en chacun ce qu'il a d'unique et ce qui appelle de notre part un amour unique. Mettons-nous à l'école du cœur de Dieu. Apprenons à aimer. C'est une chose que nous savons très mal faire et pour laquelle nous avons be­soin d'un long apprentissage et d'une longue familiari­sation avec le cœur de Jésus.

 

 

AMEN