LA FOI EST UN DON DE DIEU
Esd 7, 1+6-10 ; Mt 16, 13-20
(18 septembre 1992)
Homélie du Frère Michel MORIN
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a lecture suivie de ce chapitre seizième de saint Matthieu nous fait méditer sur notre foi et sur la foi de l'Église. Aujourd'hui c'est sur ce dialogue entre Jésus et Pierre, entre Jésus et l'Église de Pierre, entre Jésus et chacun de nous que nous nous arrêtons un instant. "Pour vous, qui suis-Je?" et Pierre répond : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant !" C'est donc sur une adhésion personnelle, c'est donc sur un consentement personnel, un attachement à la personne de Jésus-Christ qu'est fondée l'Église, qu'est fondée la foi de l'Église. Et c'est sur ce consentement que se tisse l'histoire de l'Église donc l'histoire du salut au travers du temps et de l'histoire.
Lorsque Pierre répond : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu Vivant !" ce n'est pas sa pensée personnelle, ce n'est pas sa découverte individuelle, ce n'est pas son "opinion" sur Jésus-Christ, ce n'est même pas une opinion de théologien, c'est ce que le Père lui a révélé. "Ce ne sont pas la chair et le sang qui t'ont dit cela ni qui te le font dire, c'est mon Père qui est dans les cieux !" L'attachement de Pierre et de tous ceux qui sont baptisés dans l'Église de Pierre, l'attachement à Jésus-Christ ne peut être vécu qu'en recevant du Père la révélation. Il y a donc un double attachement : à Dieu parce que tout vient de Dieu, au Christ, parce qu'Il est la plénitude de la Révélation, parce qu'Il est la plénitude de l'accomplissement du salut, parce qu'Il est le don total et parfait que le Père veut faire à chacun d'entre nous et donc à l'Église.
Et il est essentiel de bien saisir, pour mieux le vivre chaque jour, que la foi, que notre vie dans l'Église repose uniquement sur cela : notre adhésion, en tant que croyants, rassemblés dans l'Église de Pierre à la personne de Jésus-Christ. Tout le reste de l'histoire de l'Église, tout le reste des visages de l'Église, de ses institutions, de ses structures ou de ses engagements ne compte pour rien si, fondamentalement, ce n'est pas une conséquence logique de l'attachement personnel de chaque croyant, dans son cœur, à la révélation qu'il reçoit du Père pour pouvoir dire : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant !"
Nous avons de l'Église une perception très souvent fausse et erronée. Nous la traitons comme une espèce d'Etat des choses religieuses, une ONU catholique, nous la traitons comme la Sécurité Sociale, nous la traitons comme un ensemble de lois qui doit, plus ou moins diriger notre vie. L'Église n'est rien de cela. Elle est simplement, mystérieusement mais de façon extrêmement forte l'adhésion des croyants à la personne de Jésus-Christ. Tout le reste, je dis bien tout le reste, n'est qu'au service de cela, pour le structurer, pour le fortifier, le servir et le manifester.
La foi n'a jamais manqué à celui qui, à la suite de Pierre, a reçu cette assurance : "Tu es Pierre, et sur cette foi que tu manifestes sera fondée l'Église !" Nous portons chacun le nom de Pierre, et sur notre foi à nous, c'est-à-dire sur celle que nous recevons de Dieu, la révélation de Dieu et non pas nos opinions, nos accords, nos difficultés, cela c'est la chair et le sang, c'est sur cette foi-là que repose L'Église d'aujourd'hui. Il est étonnant de regarder de façon extrêmement rapide l'histoire des pontifes. Dans les périodes les plus troublées, jamais la foi de ces papes n'a failli. Je ne note que deux exemples. Dans la période de chrétienté qui s'est payé la chance d'avoir en même temps trois papes, nous ne savons pas historiquement quel était le vrai. C'était tellement embrouillé dans des conflits politiques, dans des conflits d'intérêt, dans des conflits de pouvoir temporel qu'il a fallu, un jour, décider "c'est un tel qui assure la succession". Cependant dans cette période troublée, le ministère de Pierre est passé à travers l'épreuve, à travers le péché, à travers la division pour continuer à se manifester et à vivre. Un autre exemple c'est celui de Rodrigue Borgia, le pape Alexandre VI qui avait une vie absolument déréglée au niveau des mœurs mais qui n'a jamais failli dans le gouvernement de l'Église et de la foi. Tant et si bien qu'il est plus pardonnable, dans l'Église, d'être faillible dans les mœurs que dans la foi. C'est d'ailleurs pour cela que le principal péché d'adultère, "la grande prostitution" de la Bible, ce n'est pas celle des mœurs, c'est celle de la foi.
Ainsi ces deux exemples nous montrent bien que la foi est un don de Dieu qui naît de la chair et du sang. Et c'est le Christ qui l'assume et que, malgré les péchés humains, celui qui en est officiellement le garant, la transmet. Ceci est très important pour un regard de confiance et un regard absolument positif sur l'Église de tous les temps.
Et un autre aspect de cette foi que Jésus affirme Lui-même, autant pour Pierre que pour nous, et à mon sens c'est un critère de la véritable foi, c'est le bonheur de croire. "Heureux es-tu, Simon !" Heureux es-tu parce que tu as accueilli le don de Dieu, parce que tu l'as accueilli et tu le manifestes. Dans cet accueil et dans ce témoignage, tu fondes la foi de l'Église. Et cela doit être ton bonheur principal.
Je ne sais pas si les croyants d'aujourd'hui sont heureux. Je ne sais pas si les croyants d'aujourd'hui ressentent, de façon profonde (même peu expliquée ou peu développée, peu importe) le bonheur de croire. Le bonheur, malgré nos péchés, de pouvoir recevoir la révélation de Dieu et de le dire. Peut-être encore avons-nous une foi un peu factice qui est fluctuante selon la chair et le sang, les sentiments et les situations. Nous ne nous arrêtons pas assez souvent au bonheur. Il y a une béatitude de la foi dont dépend toutes les autres. Et là encore je voudrais citer deux exemples.
Il s'agit d'un détenu (60-65 ans), de la prison de Luynes. Il disait un jour dans un groupe d'aumônerie de la prison : "J'ai eu beaucoup de plaisir, jamais de bonheur. Depuis que je suis ici, je n'ai plus de plaisir, mais je ressens le bonheur." Pourquoi ? Parce que cet homme découvrait Dieu, découvrait le sens de sa vie, découvrait qu'au fond de son cœur il y avait une présence de foi, d'attachement à Jésus-Christ. Et ceci lui était un bonheur. Et c'est un bonheur qui est visible, qui se répand aux yeux de ses amis et de ses camarades.
Demain nous allons célébrer dans cette église les obsèques de Didier Pons, ce directeur du zoo de La Barben qui est mort tragiquement la semaine dernière. Les membres de sa famille m'ont dit : "surtout que cette célébration soit festive". c'est-à-dire que ces gens, dans la peine et une peine multipliée par les circonstances tragiques de ce jeune père de famille, veulent que, dans la foi, dans la foi de l'Église, cet évènement douloureux, tragique même, soit une fête. Il y a chez eux, dans la douleur humaine profonde, un bonheur de croire.
C'est cela certainement une des données fondamentales de notre foi. Elle est donnée à Pierre et à l'Église. Elle ne sera jamais retirée. Et sur cette assurance de la présence de Dieu, quels que soient les évènements de notre chair et de notre sang, jusqu'à la mort tragique, il y a un "devoir" d'être heureux. Alors que cette eucharistie qui nous rappelle cette parole de Jésus à Pierre : "Tu es heureux de croire !" soit aussi une sorte de confession de notre foi. Nous le savons, beaucoup d'hommes cherchent la lumière dans des zones extrêmement ténébreuses et complexes de leur vie, quoi qu'ils disent, beaucoup d'hommes cherchent le bonheur à travers une multiplicité de plaisirs ou d'amours qui ne sont jamais négligeables ni condamnables, parce que c'est une recherche du bonheur. Alors si nous croyants, nous croyons en notre foi, si nous croyons que nous sommes heureux du bonheur de croire et de Dieu, il faut le partager, il faut le dire. Je vous rappelle ce que disait Albert Camus qui lui était un homme en recherche de la vérité : "Il y a une honte à être heureux tout seul, mais il n'y en a pas à être heureux avec les autres !"
AMEN