UN SIGNE

Esd 6, 19-22 ; Mt 16, 1-12

(17 septembre 1992)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

N

ous avons dans ce passage de saint Matthieu un imbroglio assez étrange. D'une part, Jésus vient pour la seconde fois de multiplier les pains. Il est évident que la multiplication des pains, c'est un signe. Immédiatement après, les pharisiens et les sadducéens d'approchent de Jésus et disent : "Donne-nous un signe qui vient du ciel !" C'est étrange, puisque précisément Jésus a donne un signe. Nourrir des milliers d'hommes c'est tout de même suffisamment significatif. Ensuite Jésus dit : "Méfiez-vous du levain !" Et les apôtres ne comprennent pas le signe car ils croient qu'ils ont simplement oublié de ramener dans la barque les corbeilles de pain. Alors nous voilà avec trois textes qui se suivent l'un l'autre. Jésus pose un signe, les pharisiens et les sadducéens demandent un autre signe venant d'ailleurs, et les bra­ves disciples ne comprennent pas lorsque Jésus parle par allusion et par signe puisqu'Il est obligé de leur dire : Je ne parle pas du pain des corbeilles mais du levain des pharisiens, c'est-à-dire de cette doctrine qui peut vous abîmer le cœur en vous empêchant d'ouvrir les oreilles à ce que Je veux vous dire.

Je crois que cette succession n'est pas tout à fait fortuite dans la manière dont Matthieu nous pré­sente la vie de Jésus. Pour nous elle a une grande im­portance car nous ne connaissons Dieu que par des signes. En ce sens-là, les pharisiens avaient raison de réclamer des signes. personnellement j'ai toujours une peu peur qu'aujourd'hui nous pensions un peu trop facilement que notre religion se passe de signes. Elle est devenue tellement intime, tellement personnelle, c'est tellement ce champ d'intimité de la conscience qu'on a toujours l'impression que recevoir des signes, donner des signes, c'est de trop. Comme si c'était de l'extérieur, comme si cela venait se rajouter d'ailleurs, et que cela risquait de pervertir l'intimité profonde de l'expérience de la foi qui, d'une certaine manière, ne doit pas avoir de signes qui soient des béquilles ou des roues de secours dont, normalement une foi adulte, mûre, majeure, responsable et vaccinée devrait totalement se passer.

En réalité, sur cette terre, nous ne connaîtrons Dieu que par des signes. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle nous sommes ici maintenant. C'est parce que nous voulons accueillir le mystère de l'amour de Dieu à travers le signe du pain et le signe du vin. Et donc, chaque fois que nous nous rassemblons pour l'eucha­ristie, chaque fois que nous célébrons un baptême, chaque fois que nous recevons un sacrement, chaque fois que nous prions en formulant les paroles de la Bible, les paroles qui nous viennent sur les lèvres, nous fonctionnons par signes. Cela n'est d'ailleurs pas propre à la religion, il n'y a qu'à regarder la télévision. C'est partout comme cela. Donc la relation avec Dieu ne fait pas exception. Il y a des signes, il faut des si­gnes. Nous avons besoin de signes et nous nous trom­pons si nous croyons que nous pouvons nous en pas­ser.

Mais le problème est de savoir quels signes car la tentation permanente de notre vie est la même que celle des pharisiens, de dire a Dieu : nous voulons des signes de telle manière. Si Tu ne me fais pas signe comme cela, alors je ne marche pas. Je Te pose des conditions, il faut que Tu me parles dans et par les signes que je veux t'imposer. Si je suis malade, je veux la guérison, si j'achète des billets de la Loterie Nationale je veux gagner. Cette manière très humaine d'imposer des signes à Dieu, c'est précisément la ten­tation des pharisiens : "Montre-nous des signes qui viennent du ciel !" Mais comment peut-il donner des signes venant du ciel, Celui-la même qui est venu du ciel, en personne ? En venant parmi les hommes Jésus se fait lui-même le signe. Et l'erreur des pharisiens c'est de chercher dans le ciel celui qui est parmi nous pour nous donner le signe de sa présence. C'est cela le péché des pharisiens. C'est que, précisément, ils ne comprennent pas à quel point ils ont parmi eux le signe, la chair de l'humanité de Dieu, la personne de Jésus, signe de la présence de Dieu. Jésus leur dit : vous vous égarez complètement. La preuve, c'est que les signes du ciel, vous savez très bien les lire ces signes qui vous annoncent la pluie et le beau temps. Mais croyez-vous que Je suis venu vous parler de la pluie et du beau temps ? Je suis venu vous apporter le signe de Dieu par excellence, Moi-même. Alors pour­quoi demandez-vous d'autres signes ? Et d'autre part aux apôtres qui ne comprennent pas ce qu'Il dit, Jésus précise : Comprenez que Je suis un signe et que je ne suis pas simplement ici pour vous dire : emportez les corbeilles, fermez les valises, bouclez les bagages. Mais comprenez que tout ce que Je fais, ce sont des signes. Ouvrez votre cœur à mon message, à ma pré­sence, à mon amour, à mes gestes, à ce que Je vous dis comme signes de Dieu. Et qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire : accueillez les signes que Moi Je vous donne. Accueillez le signe que Moi Je suis et que Je veux vous donner à travers Moi-même, à tra­vers mon amour. C'est cela la grandeur et la beauté de Dieu. C'est que, quand Il parle par signes Il ne se contente pas simplement de "nous faire signe", mais Il est signe pour nous. Il se livre Lui-même à travers les signes. Nous, lorsque nous disons des mots, nous ne disons, hélas, que des mots, d'une certaine manière, nous ne nous livrons pas nous-même. Peut-être un peu la parole poétique. Peut-être que la parole poéti­que est précisément cette capacité de livrer quelque chose de soi à travers des mots. Mais c'est la grande différence avec la parole du journal qui ne livre que des événements auxquels elle prie le lecteur de se référer par lui-même s'il le veut. Mais Jésus est la parole poétique par excellence. Il se donne à son peu­ple à travers les signes qu'Il donne. Il fait corps tota­lement avec l'Esprit, Il est le signe de la présence de Dieu.

Alors, quand nous célébrons cette eucharistie, ne soyons ni comme les pharisiens qui demandent des signes d'ailleurs, d'ailleurs nous aurions mauvais goût à demander des signes venant d'ailleurs étant donné que nous savons que le véritable signe est ici, et d'au­tre part ne soyons pas aussi naïfs que les disciples, mais sachons reconnaître et lire en profondeur la beauté des signes de Dieu. C'est cela notre vocation, c'est cela notre être. Et peut-être que si nous entrons suffisamment dans les signes de Dieu, conformément à ce que Dieu veut pour nous, nous deviendrons suffi­samment signes de Dieu à travers ce monde, pour nos frères.

 

 

AMEN