NE VOUS INQUIÉTEZ PAS !

Rm 11, 16-24 ; Mt 6, 24-34

(17 juillet 1992)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

N

e vous inquiétez donc pas du lendemain, à chaque jour suffit sa peine !" Je crois que chaque fois que nous entendons cet évangile qui nous est familier, nous avons tendance à dire que là Jésus a été vraiment un doux utopiste ou un rêveur. Car plus encore aujourd'hui que jamais, qui peut dire qu'il ne s'inquiète pas du lendemain, que sa vie est économiquement gérée avec la même insouciance que celle des oiseaux du ciel ? Qui peut prétendre aller chez un grand couturier demander une "robe plus belle que celle des lis des champs" sans lui dire qui paiera le chèque du prix de la robe ? Effectivement, si nous prenions au pied de la lettre l'enseignement de Jésus, nous serions obligés d'avouer que tout notre monde économique moderne, basé sur l'échange, sur la valeur, sur la richesse et sur ce qui constitue le tissu social marqué par sa dimension économique, tout est en flagrante contradiction avec le message de l'évan­gile. Alors, on peut envoyer aux enfers tout le sys­tème économique moderne et dire que quiconque y met le petit doigt ne pourra pas entrer dans le Royaume de Dieu, mais ensuite il faudra poser la question "qui sera sauvé ?"

En réalité, je crois qu'il faut bien faire les transpositions nécessaires. Jésus ne parle pas dans un monde construit comme le nôtre avec une rigueur des échanges économiques telle que nous la connaissons. Jésus parle dans un monde ou, effectivement, un cer­tain nombre de richesses ont une valeur quasi idolâ­trique et c'est cela qu'Il veut dire. D'ailleurs, de ce point de vue-là, il n'est pas exclu que, par certains côtés, indépendamment du système économique dans lequel nous vivons, nous soyons soumis, d'une ma­nière ou d'une autre à cette idolâtrie. C'est ce que si­gnifie Jésus en disant : "Nul ne peut servir deux maî­tres, Dieu ou l'argent" qu'Il appelle "Mammon" qui est précisément le nom d'une divinité.

Jésus veut donc dire qu'il y a deux façons de gérer sa liberté. Ou bien cette liberté est totalement pour Dieu et alors, effectivement, tout le reste lui est subordonné et coordonné. Ou bien cette liberté com­mence à être partagée entre deux maîtres, que ce maî­tre soit l'argent, le sexe, le pouvoir ou l'ambition. Dans ce cas-là, si le cœur est partagé, il n'est plus libre. Jésus prend justement l'exemple des oiseaux du ciel pour montrer que, dans le dynamisme même de leur vie, eux n'ont pas de références à autre chose qu'à être ce qu'ils ont à être, c'est-à-dire de répondre au plan créateur de Dieu qui leur a donné la vie. Donc le Christ dit : ne soyez pas divisés. Regardez les êtres qui ne sont pas déchirés, comme les oiseaux du ciel et les fleurs des champs, ils sont beaux de toute la splendeur que Dieu leur a donnée dans son acte créateur.

C'est exactement ce que Jésus attend de nous. Il nous a donné la liberté qui est un vêtement encore plus beau que la liberté de mouvement des oiseaux dans le ciel et que la splendeur des lis des champs. Notre véritable parure, notre véritable élan, notre véritable dynamisme intérieur, c'est la liberté que Dieu nous a donnée. Encore faut-il bien nous en servir ! Il est vrai que la plupart du temps, cette liberté, nous la gaspillons, nous l'éparpillons, nous la laissons partir dans tous les sens, nous nous laissons manger dans notre liberté. Alors que si le Christ est venu nous annoncer le Royaume de Dieu, comme Il l'a fait sur la montagne des Béatitudes, c'est précisément pour dire à l'homme : réveille-toi dans ta liberté. Moi, ton Dieu, ton Seigneur, Je suis venu pour te réhabiliter, pour te restaurer dans ta liberté. Mais qu'est-ce que cette liberté sinon cette joie de se savoir aimé de toute éternité et de se savoir porté par un amour plus grand que celui qui est pour les lis des champs ou les oiseaux du ciel car Dieu a un amour infini pour chacun d'entre nous.

Alors que ces paroles de Jésus sur notre li­berté, sur cette entièreté de notre cœur, nous réveillent au fond de nous-mêmes, non pas dans une sorte de moralisme étriqué qui ferait de l'évangile un code de morale supplémentaire, plus exigeant que tous les autres codes, des Droits de l'homme ou tout ce que l'on voudra, mais au contraire pour retrouver au fond de nous-mêmes cette source jaillissante de notre li­berté.

Et si nous laissons notre liberté s'épanouir, grandir pour la joie d'être à Dieu, nous pourrons, quels que soient les systèmes économiques et les cir­constances concrètes de notre vie, de notre vie sociale ou relationnelle, vivre vraiment car il y aura alors une unité, un d'entre, une force, un dynamisme profond un peu comme celui qui est dans la vie de tous ces êtres vivants qui sont autant de nous, de ce que nous appe­lons précisément "la nature" et qui nous paraît si beau parce qu'elle vit dans une spontanéité, une profondeur et un élan qui lui vient de Dieu. Alors nous retrouvons aussi la dynamique du salut, celle de Jésus qui a donné sa vie pour nous afin que nous donnions notre vie pour Dieu.

 

 

AMEN