RENDEZ A CÉSAR ...

Sg 3, 1-9 ; Mt 10, 34-39

(22 juin 1992)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

L

a réponse de Jésus à ses interlocuteurs les a surpris. Vous êtes habitués à l'entendre car même les réalités humaines en font parfois leurs choux gras, ce qui permet d'ailleurs souvent de se désengager d'un côté comme de l'autre. La question posée à Jésus l'a été tel un piège et Jésus veut donc sortir Lui-même du piège et en faire sortir ses interlo­cuteurs. "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu !" Regardez votre vie concrète, cou­rante et vous verrez que souvent vous demandez à César d'être Dieu et à Dieu d'être César. C'est-à-dire que le piège c'est la confusion des genres ou la confu­sion des réalités ou la confusion des paternités. De ce fait on a d'un côté ce qu'on appelle l'état providence. Or le terme est assez explicite. On attend de l'état, de la société, tout. Non seulement les réalités humaines, mais ce que cet état ne peut pas donner malgré tous ses efforts et toutes ses lois. Et parfois on attend de Dieu ce que Lui-même ne peut pas donner et qui est d'ailleurs souvent l'objet de notre prière. Dès que nous avons une difficulté, nous nous adressons à Dieu comme si nous nous adressions à un commerçant, à un avocat, à un examinateur, et nous attendons donc qu'Il joue pour nous le rôle de l'état, des choses hu­maines.

Le piège, la confusion ce n'est pas simple­ment une attitude des juifs. C'est bien souvent notre état à nous par rapport à Dieu ou par rapport à la so­ciété. Au fond, nous ne savons pas gérer ces deux aspects et nous les mélangeons, nous les mêlons parce que, en définitive, notre connaissance exacte de la société et de l'Etat est très confuse et parfois mépri­sée. Et notre connaissance de Dieu est très person­nelle, très égoïste, très individualiste. Bien souvent nous sommes pris dans ce piège. Et lorsque Jésus, avec un clarté extrêmement précise et sans équivoque, dit qu'il faut rendre à chacun ce qui lui est dû, c'est d'abord une question de justice.

Jésus dit bien "rendez" et non pas "attendez" de l'état ou de Dieu ce qu'ils doivent vous donner ce qui serait une pure passivité et qui est le cas de beau­coup de chrétiens. "On attend que ça se passe", que Dieu vienne ou que la Sécurité Sociale rembourse. C'est à peu près la même attitude. Nous passons de l'un à l'autre avec le même esprit, avec le même re­gard. Jésus dit : "Rendez !" et rendre c'est d'abord reconnaître la réalité objective et bonne de l'un et de l'autre. Vous reconnaissez que Dieu est bon, qu'Il est votre Dieu, votre Sauveur, mais reconnaissez-vous que la société et l'Etat sont bons ? Parce que si vous ne reconnaissez pas cela d'abord, vous ne rendrez rien et donc vous continuerez cette sorte de contusion des genres tout à fait déplorable dans l'attitude des chré­tiens vis-à-vis de Dieu comme vis-à-vis de la société et de l'état.

Je vois par exemple des fiancés. Quand ils se présentent au mariage, ils n'ont que faire de la société, ils n'ont que faire de l'état. Le mariage civil ne repré­sente pour eux strictement rien, ce n'est qu'une for­malité, "un papier". C'est d'ailleurs bien plus compli­qué de faire ce papier que de se marier à l'Église, ce qui les étonne. Et ils nous disent que s'il n'y avait pas l'Église, il n'y aurait rien. Cela c'est une erreur. Heu­reusement que, même quand l'Église n'est pas là, le mariage, l'amour, la fécondité, c'est quelque de beau, c'est quelque chose de grand, même si ce n'est pas consacré par l'Église. Nous avons parfois de la peine à leur faire découvrir que fonder un foyer, au plan civil, au plan de la société, est un dû à la société. Un dû non pas de façon commerciale, mais parce qu'on doit à la société d'être une cellule de la vie sociale, on doit à la société le travail, on doit à la société la fidélité, on doit à la société un certain don de sa personne, on doit à la société l'éducation de ses enfants. La société c'est cette alliance humaine et profonde dans l'amour, dans la chair qui transmet de génération en génération le fait d'être humain. Et si les fiancés ne sont pas sensi­bles à cet aspect-là, pour nous faire plaisir d'ailleurs parce qu'ils pensent que si on dit que le Bon Dieu compte d'abord ça nous fait plaisir, mais je préfère qu'ils reconnaissent la réalité humaine, la réalité so­ciale, la réalité que Dieu a créée et dont Il a dit qu'elle était très bonne. Pour Adam et Eve, Il n'a pas parlé de bénédiction nuptiale explicite justement pour qu'on reconnaisse d'abord cette objectivité bonne de la so­ciété. Et là les chrétiens sont très souvent coupables d'un regard péjoratif, d'un regard négatif, d'un regard négateur sur la société dont ils font partie comme s'ils étaient à côté. Là nous sommes dans le piège de la question que les juifs ont posée à Jésus parce que nous voulons rendre tout à Dieu et pas à César ce qui est de la société humaine.

Que ces réflexions nous aident à mieux nous resituer. Un chrétien est d'abord un fils de la chair humaine, c'est d'abord quelqu'un qui vit dans une so­ciété, qui connaît la qualité de son humanité, qui connaît la qualité des autres et qui ne fait pas accep­tion des personnes. Certes il est bien obligé de vivre avec la hiérarchie, avec le rôle des personnes, avec la place de chaque personne. C'est ce respect qui doit être très grand chez les chrétiens qui, petit à petit, peut aider une société à vivre mieux. Ce ne sont certaine­ment pas les critiques et tout ce que nous disons de mal sur nous-mêmes et sur la société qui aide à vivre. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut la reconnaître bonne et sainte dans tout ce qu'elle fait, non. Une société n'a pas à être sainte, elle a à être la société des hommes dans la perfection humaine la plus grande. C'est son devoir d'état, c'est à cela que nous sommes appelés. Nous avons un dû, nous devons rendre cela à la so­ciété, même si souvent elle ne nous le rend pas ou nous le rend mal.

Et à côté de cela, à l'intérieur de cela, il y a cette sensibilité, cette vision, cette foi, cette présence de Dieu. Lorsque nous rendons à Dieu le fait d'être Dieu, au fond nous l'honorons Lui-même mais aussi nous honorons cette société dans laquelle Il nous donne de vivre. Ainsi le chrétien doit apprendre petit à petit à vivre avec Dieu mais si cela ne l'aide pas à vivre objectivement dans la société de ses frères, c'est que nous respectons plus une partie de l'incarnation, car Dieu s'est fait chair, Il s'est fait être social. Il a pris position dans une société, Il a vécu dans une société et Il a bien dit à ses concitoyens : "Respectez et recon­naissez cette société !" Pour cela il faut évidemment lui rendre ce qu'elle attend de nous, le service le meilleur pour qu'elle puisse elle-même, petit à petit, sinon se christianiser du moins s'humaniser davan­tage.

Que cette réflexion de Jésus nous rappelle ces devoirs que nous avons à rendre à Dieu et à nos frè­res, d'un même cœur, d'une même attitude mais sans confusion. Que notre prière soit vraiment notre prière à Dieu et pas à César et que notre engagement soit vraiment un engagement pour nos frères d'abord, nos frères qui méritent d'être aimés pour eux-mêmes, et à l'intérieur de cet amour, nous honorons Dieu qui est source de toute vie personnelle mais aussi de toute vie relationnelle.

 

 

AMEN