SEIGNEUR ET SERVITEUR
Ex 9, 8-12 ; Mt 23, 1-12
(11 septembre 1991)
Homélie du Frère Michel MORIN
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our ne pas risquer de comprendre d'une façon trop moralisante ou trop moralisatrice cet évangile, il faut d'abord le situer dans le passage précédent ou le Christ se dit Lui-même comme étant le Seigneur, le Fils de David, en s'appliquant ce verset du psaume 109.
Comme le dit l'hymne aux Philippiens : "Le Christ ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu", sa gloire divine, "mais Il s'est anéanti", Il s'est abaissé. Et du plus bas qu'un homme puisse atteindre, c'est-à-dire l'au-delà de la mort, Il a été élevé. "Et désormais tous s'agenouillent en son nom unique." C'est donc dans la contemplation et dans la recherche du visage du Christ Seigneur, Seigneur de la gloire, mais serviteur jusque dans la mort et la mort de la croix, c'est donc dans cette perspective et dans cette lumière qu'il faut comprendre l'enseignement que Jésus vient de donner à la foule et aux disciples, après s'être présenté comme "le Seigneur".
Et puis il faut aussi se rappeler un des derniers gestes que Jésus fit pour les apôtres, le lavement des pieds. Il leur dit : "Vous m'appelez Maître et Seigneur, et vous avez raison". Mais pour être dans la fidélité à ce nom que vous me donnez, il faut que vous fassiez comme Moi, comme j'ai fait pour vous. Il faut que vous vous laviez les pieds les uns aux autres, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de seigneurie dans la personne du Christ si ce n'est dans le visage humain c'est-à-dire royal, seigneurial du Serviteur, de ce Dieu qui se met à genoux devant les pécheurs pour leur laver les pieds, afin qu'ils aient part à sa gloire et soient élevés.
C'est ainsi que l'on peut reprendre maintenant l'enseignement de Jésus. Evidemment, il désigne de façon assez brutale, l'hypocrisie, la vanité des scribes et des pharisiens. C'est vrai que les uns et les autres, chacun à notre manière et selon notre tempérament, nous aimons tous porter de longues, en tout cas, un visage qui peut être "reconnu", qui peut être aimé, qui peut être adulé. Nous aimons non pas être appelé rabbi ou maître mais être bien traité. Ceci fait partie des péchés quotidiens. Ce ne sont pas les plus graves et je ne crois pas que ce soit d'abord ceux-là que Jésus désigne. Il ne s'agit pas non plus sous prétexte que ceux qui sont élevés doivent s'abaisser que les PDG deviennent ouvriers ou l'inverse, il ne s'agit pas non plus de n'appeler personne "Père", il faut que les enfants continuent à appeler leur père "père" et leur "mère". C'est une relation fondamentale dans laquelle ils doivent continuer d'exister. Et il n'est pas nécessaire de se siffler les uns les autres pour accomplir cette parole de l'évangile. Il ne s'agit donc pas d'abord d'une conception morale ni d'une conception sociale mais tout simplement de notre relation personnelle et sociale et fraternelle avec Dieu, avec le Christ. Et c'est cela que les pharisiens n'ont pas compris. C'est qu'ils avaient en face d'eux le Seigneur qui était Serviteur et que, pour être avec Dieu et avec Lui, il fallait le reconnaître comme Seigneur c'est-à-dire le recevoir comme Serviteur.
Alors, dans notre relation avec Dieu, est-ce que Dieu, pardonnez-moi ce que je vais vous dire, est-ce que Dieu est Dieu pour vous ? Est-ce qu'Il est le Seigneur ou est-ce qu'Il est simplement Quelqu'un que l'on traite comme un peu plus élevé que nous avec l'espoir qu'Il nous relèvera quand il faudra ? Ou est-ce que c'est quelqu'un que nous traitons comme un maître qui doit nous apprendre telle ou telle chose de la vie morale, de la vie religieuse pour arriver un jour à la vie éternelle ? Est-ce qu'Il est ce Seigneur devant lequel nous aimons nous prosterner, adorer ? Non pas pour nous humilier bêtement mais simplement parce que Lui est Seigneur, le reste n'a pas d'importance. Est-ce que nous donnons assez de temps à cette manifestation d'affection d'un Dieu qui est pour nous "le Seigneur" ? Et en même temps, est-ce que nous nous adressons à ce Seigneur comme à notre Serviteur? comme au Serviteur de notre salut ? comme le Serviteur de notre pardon ? Comme le Serviteur de notre résurrection ? Car Il est Serviteur parce qu'Il est Seigneur.
Je crois que, si régulièrement, autant que nous le pouvons, autant que notre tempérament ou notre temps nous le permettent, nous nous resituons comme cela, simplement mais profondément devant un Dieu qui est Seigneur, un Christ qui est Serviteur, alors, par osmose par identification, par partage de ce qu'est le Christ avec nous, nous lui ressemblerons. Et à ce moment-là, nous n'aurons plus envie d'être faussement reconnu, d'être faussement bien traité. Nous n'aurons plus envie de nous élever nous-même puisque Lui-même nous élèvera dans son mystère, dans la ressemblance à ce qu'Il est. Et ainsi nous devenons, les uns vis-à-vis des autres, des vrais serviteurs. Et dans l'Église, être serviteur c'est une fonction seigneuriale. Et nous devenons alors, comme Lui, seigneur des autres parce que nous les servons, c'est-à-dire que notre relation avec eux ne commence pas en nous-même mais dans les autres, de même que la relation du Christ comme serviteur c'est en nous, qu'elle a commencé, c'est pour nous qu'Il a laissé un moment sa condition divine pour pouvoir s'approcher de nous, pour pouvoir se mettre à notre niveau, pour pouvoir descendre plus bas que là où nous pouvons descendre afin de nous relever avec Lui.
Que cette eucharistie, où nous allons adorer, recevoir, louer le Seigneur et où nous allons le recevoir aussi comme un Serviteur puisqu'Il vient nous servir à table et que les plus grands ce sont ceux qui sont à table et que Lui est là comme un serviteur, comme le plus petit, que cette eucharistie nous rappelle cette réalité fondamentale que Dieu, notre Dieu, est Seigneur, que Jésus-Christ est Serviteur et que c'est dans ce visage non pas double mais profond et complet que nous pouvons, nous, trouver notre véritable identité et la véritable qualité de nos relations avec nos frères.
AMEN