UN SEUL EST BON

Ex 6, 28-7,5 ; Mt 19, 16-30

(31 août 1991)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

D

ans le dialogue de Jésus avec le jeune homme riche, il est question de ce qui est bon ou des biens. Et c'est le même mot qui est utilisé pour les deux cas. Le jeune homme dit d'abord : "Que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ?" Et Jésus lui dit : "Pourquoi m'interroger sur ce qui est bon? Un seul est bon !" Et plus loin Il ajoute : "Si tu veux être parfait, vends tous tes biens, donne-les aux pauvres puis viens et suis-Moi Et le jeune homme s'en alla contristé parce qu'il avait de grands biens".

Le même mot sert à désigner bien des choses différentes. Les biens, les choses qui sont bonnes, c'est ce qui nous appartient, ce sont nos richesses. Mais le bien, ce qui est bon c'est encore ce que nous faisons de bien, c'est la qualification de nos actions. Enfin il y a "le bien" par excellence, le bien qui n'est pas une chose ou une action mais quelqu'un qui est le bon, c'est Dieu.

Toute la pédagogie de Jésus est d'amener ce jeune homme dans la droiture de son cœur à com­prendre qu'il y a une hiérarchie entre ces différentes acceptions du bien, de ce qui est bon, une hiérarchie qui est d'une telle distance entre les termes dont il est question que la manière de se conduire devient évi­dente. Ce jeune avait des biens, des richesses légiti­mes. Il y prenait plaisir et joie légitimement comme nous le faisons tous. Et il n'est pas question d'appeler mal ce qui est bien. Si nous avons des biens, ce ne sont pas des maux. Les choses qui nous appartiennent sont bonnes, il est tout à fait normal que nous en pro­fitions et que nous en tirions une certaine joie. Seule­ment ce sont des biens d'un ordre relatif, ce sont des biens limités. Et alors nous pressentons, comme le jeune homme, qu'il y a un bien plus profond qui est celui de notre propre vie. Ce bien est incommensura­ble avec les biens dont nous nous servons. Il y a toute la distance entre ce qui est seulement un moyen, tous ces biens, toutes ces richesses sont des moyens, et le bien que nous avons à réaliser dans notre vie, le bien moral. Ce qui qualifie notre existence n'est plus de l'ordre du moyen mais de l'ordre de l'absolu car la valeur de notre vie n'est pas utilisée en vue d'autre chose mais c'est quelque chose qui tient par soi-même sa valeur. Et il est évident que les biens relatifs sont subordonnés à cette bonté fondamentale de ce que nous sommes et donc de ce que nous faisons. Car notre agir est bon dans la mesure où notre cœur est lui-même bon. Par conséquent, toute chose bonne et légitimement bonne doit être subordonnée à cet épanouissement, à cet accomplissement, à cette réalisation dans sa vraie bonté de notre vie, de notre existence.

Jésus invite le jeune homme à un pas de plus. Non seulement il faut subordonner les biens à la bonté de notre agir, mais encore, en définitive, la bonté de notre agir ne réside pas dans une certaine adéquation de notre façon de faire avec le but que nous nous pro­posons, même pas d'une adéquation de notre façon de faire avec la dignité de notre personne, mais la bonté de ce que nous faisons, de ce que nous sommes (et par voie de dérivation la bonté légitime des choses dont nous nous servons) dépend de Celui qui seul est bon, de Dieu qui seul est le bon, le bien.

C'est en relation de nous-mêmes avec Dieu et à travers nous des biens qui nous appartiennent en relation avec Dieu, que peut se juger la bonté de toute chose. Qu'il s'agisse de la bonté de notre être, de la bonté de notre manier d'agir, de la bonté aussi des réalités qui nous entourent. Tout cela vient de Dieu, dépend de Dieu et se juge à partir de Dieu. Et dans la mesure où notre agir nous conduit vers ce qui est le cœur de Dieu, vers ce bien suprême qui est volonté de Dieu, volonté d'amour, volonté de réalisation parfaite, dans cette mesure notre agir et ce que nous sommes, deviennent vrais, deviennent bons. Ils sont bons comme reflets de la bonté parfaite qui est celle de Dieu. Et toute chose qui nous permet de nous accom­plir dans le sens de la volonté de Dieu, selon le regard de Dieu, est légitimement bonne. Et les biens, les richesses ne sont un danger, comme nous le voyons dans ce passage d'évangile, que dans la mesure où elles font obstacle à ce vrai bien qui est la rencontre de Dieu. Si nous nous laissons éblouir, si nous nous laissons captiver, si nous nous laissons alourdir, si nous nous laissons arrêter par des biens secondaires qui nous empêchent d'aller à l'essentiel, alors cela devient mauvais. Non pas que les choses soient mau­vaises en elles-mêmes, mais c'est que notre cœur se détourne de l'essentiel pour aller vers le secondaire et le provisoire. Devient alors nécessaire une certaine renonciation à des biens qui restent bons en soi mais qui, à cause de la fragilité ou de la faiblesse de notre cœur, pourraient devenir pour nous l'occasion de nous détourner du seul bien qui est Dieu.

Alors il n'y a qu'une seule règle à suivre, c'est de fixer notre regard sur le bien sur Dieu Lui-même et de mettre notre cœur et notre vie et notre action, tout ce que nous sommes et tout ce que nous faisons en accord avec ce regard de Dieu. Alors nous saurons, à l'égard de chaque réalité de ce monde, trouver la me­sure exacte pour l'orienter vers le bien parfait.

 

 

AMEN