COMME NOUS PARDONNONS

Ex 5, 14-18 ; Mt 18, 21-35

(23 août 1991)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

ette parabole correspond à la demande du Notre Père : "Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés !" et comme cette demande elle semble éta­blir un parallèle strict entre notre attitude de pardon à l'égard de nos frères et celle de Dieu à notre égard.

Si nous le prenons matériellement au pied de la lettre, cela correspond un petit peu à un règlement de comptes, comme si Dieu mesurait sa miséricorde à notre égard à la miséricorde que nous avons pour nos frères, ce qui n'est pas faux, mais risque d'être un petit peu une affaire de comptabilité. Je crois que par-der­rière cette vérité, il y a quelque chose de plus profond.

Ce n'est pas simplement parce que Dieu nous donne comme nous donnons et nous punit comme nous punissons, c'est parce que, pour que Dieu nous pardonne, pour que Dieu puisse en vérité pardonner nos fautes, il est nécessaire que nous aussi nous soyons habités par le pardon. Je m'explique. Le par­don de Dieu ne consiste pas en un acte juridique qui dirait : tu as fait telle faute, je n'en tiens pas compte, je te remets ta dette et nous passons l'éponge. Le par­don de Dieu va beaucoup plus profond dans notre cœur, c'est la restauration au fond de notre cœur de ce que le péché a détruit et abîmé. Le péché qui est refus de ce don de soi-même à l'autre qu'est l'amour, le pé­ché qui détruit en nous l'exercice de notre capacité d'aimer, le péché a besoin, pour que le pardon soit réel, que soit restaurée en nous la capacité d'aimer. Quand Dieu nous pardonne, Il ne se contente pas de dire : c'est une affaire conclue, nous n'en tiendrons plus compte. C'est à un niveau plus profond, ontolo­gique, c'est dans notre être réel que s'inscrit le pardon de Dieu. Dieu vient transformer un cœur desséché en un cœur vivant. Comme le dit le prophète Ezéchiel : "J'enlèverai vos cœurs de pierre", vos cœurs incapa­bles d'amour, "et je vous donnerai un cœur de chair !" C'est cela le pardon de Dieu.

Et pour que Dieu puisse restaurer en nous l'amour, il faut que nous soyons ouverts à cette capa­cité d'aimer dont le premier acte est de nous tourner vers nos frères avec un cœur plein d'accueil et de mi­séricorde. C'est pourquoi le fait que nous pardonnions à nos frères n'est pas seulement la condition du par­don de Dieu, elle en est la manifestation, l'expression. Le pardon de Dieu est assez profond pour nous rendre capables de pardonner. La restauration de notre vérité, de notre capacité d'aimer à l'image de Dieu qui est amour, se manifeste par l'amour, la miséricorde, le pardon que nous accordons à ceux qui nous ont fait du tort.

Concrètement c'est extrêmement difficile. Il y a des pardons qui demandent une longue maturation car pardonner les torts faits à ceux qui nous sont chers ne se fait pas à la légère et demande une longue conversion du cœur. C'est pourquoi cette parabole touche un élément tout à fait décisif et profond de notre vie chrétienne. Nous saurons que nous sommes pleinement réconciliés, pleinement sauvés, pleine­ment restaurés par l'amour de Dieu répandu, nous nous rendrons compte que nous devenons à notre tour capables d'amour comme Dieu nous aime c'est-à-dire capables d'aimer même ceux qui pèchent contre nous ou contre ceux que nous aimons, comme Dieu nous aime malgré notre péché contre Lui.

Demandons les uns pour les autres cette grâce si nécessaire et si importante. Que Dieu mette en nous assez d'amour pour que nous devenons capables de pardon.

 

 

AMEN