ESPRIT D'ENFANCE

Ex 5, 1-5 ; Mt 18, 1-10

(17 août 1991)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

es paroles de Jésus sont tout à fait centrales et fondamentales. L'esprit de l'évangile est un esprit d'enfance. Ceci pourrait être mal inter­prété et on l'a parfois caricaturé en soulignant l'infan­tilisme, la superficialité de ce que sont les chrétiens. Ceci a pu leur attirer des sarcasmes de la part de ceux qui les entourent. saint Paul d'ailleurs avait déjà pré­venu les chrétiens de son temps : "Je veux vous voir comme des enfants, non pas pour l'intelligence et l'expérience, mais pour la malice et le péché !" Il ne s'agit donc pas de retourner en enfance au sens où l'on deviendrait un peu débile, où l'on manquerait de pers­picacité, de profondeur, de jugement et d'intelligence.

Mais ce que Jésus nous demande, ce que sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus a si bien compris et a su transmettre à nos générations, c'est que nous de­vons être à l'égard de Dieu comme des enfants c'est-à-dire avec cette spontanéité, cette ouverture du cœur, cette confiance, cette vérité, cette simplicité qui est celle des enfants.

Bernanos a dit de la vierge Marie que "elle est plus jeune que le péché." Il est vrai que le péché est comme une sorte de vieillissement et aussi de complication. Nous sommes pécheurs et nous deve­nons des êtres très complexes et compliqués, dans lesquels toutes choses s'embrouillent et se détruisent mutuellement, où les tendances se contrarient, se contredisent et constituent comme une sorte d'éche­veau et d'enchevêtrement qui enserre notre cœur et dans lequel nous ne pouvons plus démêler le fil de Dieu. Il y a une sorte de complexité naturelle dans le cœur de l'homme que le péché vient accroître et à la limite rendre inextricable.

Quand saint Thomas enseigne quelques bal­butiements sur les qualités de Dieu, la première quali­fication qu'il donne à Dieu, c'est la simplicité. Dieu est simple. En Dieu, il n'y a pas de retour, il n'y a pas de complications, il n'y a pas oui et non, il n'y a pas d'ombre qui vienne obscurcir le droit fil de la lumière. Dieu, en un certain sens, ressemble à un enfant, non pas parce que Dieu manquerait d'expérience, de pro­fondeur ou d'intelligence, mais parce que Dieu est tout entier don, tout entier ouverture, tout entier confiance. Confiance en nous car Dieu a confiance en nous beaucoup plus que nous n'avons confiance les uns dans les autres et même beaucoup plus que nous n'avons confiance en Lui. Car notre complexité et l'expérience de nos méandres intérieurs, et l'expé­rience de la ruse et de la duplicité qui est la nôtre et celle des autres à notre égard, nous rend profondé­ment méfiants. Nous n'accordons pas a priori notre confiance et notre faveur aux autres. Et même à l'égard de Dieu, nous avons toujours l'impression qu'Il nous réserve quelque punition inattendue, quelque détour auquel nous n'avions pas pensé. Alors que Dieu vient à nous dans toute la droiture, toute la sim­plicité et la sincérité de son cœur et Il aimerait de nous une réponse qui soit aussi plénière, aussi totale, aussi généreuse, aussi simple.

Etre des enfants c'est savoir regarder l'autre avec un regard neuf car il y a en Dieu cette autre qua­lification, la nouveauté. Il est perpétuellement neuf. Dieu est le jaillissement toujours naissant de la lu­mière, de la vérité, de la vie, de l'amour, et nous nous sommes des êtres d'habitude, de vieillissement, qui ne savent plus s'émerveiller. Etre comme un enfant, être comme Dieu, c'est être simple, c'est être neuf, c'est être capable de voir toute chose et tous les êtres en particulier sous l'angle de leur nouveauté, c'est être capable d'émerveillement.

Je pense, Emmanuelle et Alain, que cet évangile peut être une sorte de maître-mot pour ce temps des fiançailles et au-delà pour le temps de votre mariage, car cette simplicité que Dieu nous demande d'avoir quand nous le rencontrons est très importante aussi entre vous deux. Il est important que vous soyez transparent l'un par rapport à l'autre, que vous ne soyez pas des très compliqués vers lesquels il faut avancer à tâtons, en se méfiant de ce qu'on va trouver. Il faut que vous puissiez aller dans toute la générosité et l'élan de votre cœur l'un vers l'autre et que vous soyez toujours neufs l'un pour l'autre. Cela dépend de la qualité de votre cœur mais aussi de la qualité du regard de l'autre, car c'est par ce regard que nous dé­couvrons cette nouveauté qui est en lui. Elle y est en réalité car nous sommes des êtres toujours renouvelés comme enfants de Dieu participant à son jaillissement créateur. Seulement nous gérons mal cette nouveauté et nous nous laissons recouvrir par les stratifications de l'habitude qui nous fait mettre des étiquettes et classer les gens. Alors, soyez capables d'émerveille­ment. Que votre amour soit toujours un amour nais­sant, toujours un amour jaillissant, toujours un amour neuf. Cultivons tous ce renouvellement, cette simpli­cité, cet émerveillement.

 

 

AMEN