LA PAROLE NOUS JUGERA

Ep 6, 1-4 ; Mt 12, 33-37

(13 juillet 1991)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

L

e texte de l'évangile de ce jour est clair : nos paroles nous justifient ou elles nous condam­nent. Ceci veut dire qu'en définitive ce n'est pas Dieu Lui-même qui nous jugera mais Il nous ren­voie ce jugement à notre propre responsabilité. Et vis-à-vis de ses créatures libres, Il ne pouvait pas faire moins. Dans le très court passage de l'épître aux Ephésiens ou il est question de morale familiale, car à Ephèse du temps de saint Paul ce n'était sans doute pas mieux qu'aujourd'hui, il y avait autant de problè­mes ou de conflits dans les familles entre les parents et les enfants, dans ce très court passage peut-être que le mot le plus important n'est pas la recommandation éducative dans laquelle chacun en prend pour son propre compte, mais c'est que dans l'un et l'autre cas, "chacun doit agir ou parler, enfants par rapport aux parents et parents par rapport aux enfants, dans le Seigneur". Et dans l'évangile, Jésus nous dit que toute parole sans fondement aura son propre jugement.

Ces deux éléments de l'Écriture qui se rejoi­gnent nous désignent le fondement de nos paroles comme étant le Seigneur Lui-même. Parler et agir dans le Seigneur c'est trouver en Lui et en Lui seul le fondement de notre vie. Le sens de "être", existence, est donc le sens, la portée, la valeur, la densité de chacune de nos paroles, de chacune de nos expres­sions, de chacun de nos actes, non seulement de notre agir en général, mais de chacune de nos dispositions permanentes et quotidiennes. "Dans le Seigneur", cela signifie dans l'attachement baptismal mais aussi spirituel et affectif avec Dieu. Attachement qui doit se manifester à travers ce que nous disons nous-même. C'est pour cela que nos paroles nous jugent. Ou bien nous disons de nous-même ce qui est mauvais, ou bien nous disons de nous-même ce qui est bon. Cette parole de Jésus est donnée, elle est le fondement de notre vie, elle est notre "raison sociale", elle est la source même de notre être, de notre être chrétien bien sur par le baptême, mais aussi de notre être humain par la première création. C'est donc dans cette Parole de Dieu, dans le Verbe du Christ, dans le mystère de Jésus, que chacun d'entre nous doit trouver les rai­sons, les motifs de ses paroles, de ses gestes, de ses actes et cela dans les situations les plus simples, les plus abruptes parfois ou les plus difficiles comme celles de la vie familiale par exemple puisque c'était le passage de l'épître de ce jour.

Ainsi la Parole de Dieu ne nous jugera pas, en tout cas sûrement pas de l'extérieur comme un juge au prétoire qui juge un criminel selon ses actes exté­rieurs. Non, c'est notre parole qui nous rend justes ou plus exactement qui signifie que nous sommes justes ou que nous sommes condamnés. C'est-à-dire notre parole et nos actes signifient, à nous-même et aux autres, notre attachement à Jésus ou notre éloigne­ment du Christ. De même que l'arbre doit continuel­lement puiser dans sa sève pour grandir et porter du fruit, de même l'homme doit continuellement puiser dans la Parole de Dieu pour que ses paroles soient un fruit de vie, pour que ses actes soient un fruit de vie. Et pas simplement l'expression d'une liberté plus ou moins fantaisiste selon les humeurs du temps exté­rieur ou intérieur, mais que ce soit vraiment le pro­longement, l'incarnation, la manifestation que nous sommes sauvés, que nous sommes justifiés, que nous n'avons plus rien à craindre du mauvais.

Il ne s'agit pas ici d'une pure morale ou d'une pure sagesse, il s'agit simplement de faire en sorte que notre vie, à travers chacune de ses expressions, connue ou pas connue, intime ou extérieure, soit vraiment en accord, accordée, harmonisée avec le fondement même de notre vie et de notre salut qui est la Parole de Jésus. C'est cette Parole qui maintenant se fait chair pour que notre propre chair soit harmoni­sée avec la sienne et qu'ainsi nous puissions être justi­fiés et signifier à nos frères et à nous-même que nous vivons de ce salut.

 

AMEN