LES BÉATITUDES

Gn 8, 1-4+6-12 ; Mt 5, 1-12

(10 juin 1991)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

ette proclamation des Béatitudes ouvre tout l'évangile de saint Matthieu. Cet évangile est très ordonné : d'un côté les paraboles, d'un autre les miracles, d'un autre encore les différents enseignements de Jésus regroupés sous forme de dis­cours. C'est ce discours inaugural dans lequel saint Matthieu a voulu rassembler tous les enseignements fondamentaux de Jésus qui commence par les Béati­tudes. Par la volonté de l'évangéliste, ces Béatitudes sont en exergue de tout l'évangile. Elles en sont comme le résumé, comme la signification à la fois première et ultime, la plus profonde. L'évangile est une bonne nouvelle. C'est une proclamation de bon­heur. Les Béatitudes ne sont pas d'abord un pro­gramme de vie ni une série de commandements à observer. Les Béatitudes sont l'affirmation que Jésus est notre bonheur, que Jésus veut que nous soyons heureux.

Mais le bonheur que le Christ nous propose n'est pas un bonheur à mesure humaine. Il n'est pas conforme à la sagesse humaine. Il ne nous dit pas : heureux serez-vous si vous avez de l'argent, si vous êtes, entouré de considération, si on vous comble d'honneurs Il ne nous promet pas un bonheur tel que les hommes l'imaginent. Son bonheur est d'un tout autre ordre. "Heureux si vous êtes pauvre ! Heureux si vous êtes persécuté ! Heureux si vous avez faim et soif!" Non pas parce que la faim, la soif ou la persé­cution seraient un bonheur. Ce serait malsain de vou­loir trouver dans le mal une sorte de jouissance même si nous la qualifions de spirituelle. Ce bonheur c'est parce que même quand nous avons faim et soif, même quand nous sommes dépourvu de toute richesse, même quand nous somme pauvre et même quand nous pleurons, il y a quelque chose de plus radical qui assure, qui structure notre bonheur et qui est précisé­ment le fait que Dieu est à nous et que nous sommes à Dieu.

C'est parce que "Dieu est notre héritage", c'est parce que Dieu est notre "Terre Promise", c'est parce que Dieu est notre Royaume que nous pouvons être heureux même si les données habituelles d'un bonheur humain semblent nous être refusées. Et Jésus va plus loin encore. Non seulement Dieu est notre bonheur, non seulement Dieu nous suffit, mais encore Il nous invite à avoir un cœur semblable au sien. "Heureux les miséricordieux !" c'est-à-dire heureux non seulement ceux qui apparemment sont dans la misère, mais aussi ceux qui ont un cœur ouvert à la misère des autres. "Heureux les artisans de paix !" non pas ceux qui sont dans la paix, mais ceux qui font la paix autour d'eux. Ainsi donc Dieu est notre bon­heur parce qu'Il nous comble, à une certaine profon­deur, même si nous n'avons ni richesse ni considéra­tion, ni paix apparente, mais encore Il nous invite à avoir un cœur semblable au sien, c'est-à-dire un cœur ouvert à ceux qui sont dans le malheur, à la réalisation de la paix.

Voilà le bonheur que le Christ nous propose. Selon l'évangile le bonheur c'est d'avoir Dieu comme bien premier, unique et suffisant, et de conformer notre propre cœur à celui de Dieu, afin que nous puis­sions, à notre tour, devenir "des dieux pour nos frè­res" comme le dit l'épître à Diognète. c'est-à-dire que par notre miséricorde, nous puissions être miséricor­dieux à la manière de Dieu, que par notre capacité de faire la paix, nous puissions devenir comme Dieu les artisans de la paix du monde.

Que cette proclamation de bonheur soit le fond de notre vie et de notre réflexion chrétienne. Essayons de comprendre intérieurement ce que le Christ nous propose ainsi qui, encore une fois, n'est pas un programme moral ou une série de préceptes à accomplir mais une attitude profonde de notre cœur et de tout notre être qui, concentré sur Dieu, se laisse devenir, petit à petit, semblable à Dieu Lui-même.

 

 

AMEN