BREBIS ET LOUPS

Ez 6, 1-5 a+8-10 a ; Mt 10, 1-16

(10 juillet 1990)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

e vous envoie comme des brebis au milieu des loups !" Je ne sais pas si vous avez remarqué comme une sorte d'inversion dans la symétrie entre les deux textes que nous venons d'entendre. Ils ont tous deux pour thème la visite de Dieu, visite de Dieu dans l'Ancienne Alliance au moment critique de l'histoire d'Israël où Jérusalem va s'effondrer, visite de Dieu dans un autre moment critique de l'histoire du salut lorsque Jésus vient au milieu de son peuple pour le ressusciter comme l'avait prophétisé Ezéchiel. Mais ces deux visites n'emploient pas les mêmes moyens et n'ont pas les mêmes résultats.

Dans la première visite, Dieu "visite de loin" et cette visite a quelque chose de terrible. Dieu en personne vient visiter son peuple et constate les dé­gâts que le culte a occasionnés : culte des idoles, per­versité, prostitution. Donc Dieu n'a pas d'autre res­source que de visiter son peuple en détruisant de l'in­térieur tout ce qui a été ainsi perverti ou abîmé. C'est ce qui fonde ce visage qu'on appelle "la colère de Dieu" qui ne signifie pas que Dieu se met en colère ce qui serait un anthropomorphisme ridicule, mais qui signifie que l'amour que Dieu attendait de son peuple ne lui étant pas donné, l'amour de Dieu "se retourne" en destruction parce qu'II n'a rien à aimer. Et donc la destruction de la colère, la destruction de Jérusalem est interprétée par les prophètes et annoncée publi­quement au peuple comme ce moment où l'amour de Dieu ne rencontrant que le néant ne peut que le dé­truire.

Dans la visite de Dieu en Jésus-Christ, la vi­site est infiniment plus humaine. Le Verbe, le Fils de Dieu a pris chair pour nous visiter. Et non seulement Lui-même a pris chair pour porter l'annonce du Royaume, mais Il a choisi aussi des êtres de chair pour annoncer ce Royaume à leurs frères. C'est ce que signifie aujourd'hui l'envoi en mission des douze et ce que signifie aussi le fait qu'on nous donne la liste des apôtres. Ils sont les délégués de Dieu qui vient nous visiter. C'est en ce sens-là que Dieu nous visite hu­mainement à travers l'humanité de Jésus de Nazareth et des disciples qu'Il a choisis. Et à ce moment-là l'humanité de Dieu agit comme une sorte de délai de patience, comme un moratoire. Certes les disciples ont le courage d'annoncer que les gens doivent se convertir et écouter la Parole qui annonce la présence du Royaume. Mais Jésus n'a pas tout de suite opéré le Jugement. Par conséquent cette humanité qui vient à nous, humanité du Christ, humanité de l'Église, n'est pas une sorte d'adoucissement au mauvais sens de terme comme si dans l'Ancien Testament Il y était allé trop fort, mais c'est de la part de Dieu, l'ultime tenta­tive pour visiter son peuple et lui dire : Je te parle d'homme à homme. Je te parle sous le visage et les traits de mon Fils ou de mes disciples, Je te parle à travers la charité de mon Église et avant de visiter le peuple, je voudrais tant que cette humanité que mon Fils a prise, que l'humanité de mes disciples, l'huma­nité de mes témoins et de mon Église suscite des fruits de conversion et de repentance. Ici, au lieu de la destruction c'est l'occasion offerte de la rencontre, de la conversion et de la préparation du cœur à la venue du Royaume.

Vous voyez toute l'importance que cela peut avoir pour nous. Si nous vivons le mystère de l'Église, si nous le célébrons et le proclamons à travers le sa­crement de l'eucharistie, si nous redisons chaque fois : "Nous attendons que Tu viennes !" ce n'est pas que le monde soit devenu pour l'Église une salle d'attente. Si nous attendons Dieu c'est parce que nous croyons que l'humanité de l'Église qui nous est offerte aujourd'hui, l'humanité du Christ qui nous est donnée dans son corps et dans son sang est le meilleur moyen de pré­parer notre cœur à la rencontre de Dieu et à cette in­timité que Dieu réalisera dans son Royaume lorsqu'Il sera "tout en tous".

 

 

AMEN