EN ÉTAT DE MIRACULÉS

Ez 2, 8-3,3 ; Mt 9, 18-26

(7 juillet 1990)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

A

près le discours sur la montagne où le Christ a révélé le sens de sa présence et de son mes­sage et avant d'envoyer ses apôtres en mis­sion, le Christ opère plusieurs miracles. Ceux du pas­sage d'aujourd'hui sont relativement différents puis­qu'il s'agit d'abord de la guérison d'une femme hémor­roïsse et de la résurrection d'une petite fille. Mais lorsque nous sommes ainsi en présence de ces mira­cles que Jésus fait sur ses contemporains nous res­sentons à la fois une certaine admiration, une certaine confiance dans cette force inhumaine que Jésus a ainsi manifestée, c'est d'ailleurs une des choses que les enfants retiennent le plus facilement, mais il y a aussi dans notre propre cœur une certaine déception. Pour­quoi l'a-t-il fait pour ces gens-là et ne le fait-il pas pour nous, puisque nous sommes comme eux ? C'est une fausse manière d'aborder le miracle.

Le miracle n'est pas d'abord une sorte de geste ponctuel, une chiquenaude qui va un moment conso­ler les gens qui retourneront ensuite à leur vie comme si de rien n'était. Le miracle c'est un état. Le miracle c'est une progression. Le miracle c'est une croissance c'est une maturation. Et même si vous ne vous en apercevez pas, ce qui d'ailleurs est fort dommage, vous êtes en état de miraculés. Vous êtes en état de miraculés. Pourquoi ? Parce que ce que Jésus a fait à un moment de l'histoire, pendant le temps de son in­carnation à certaines personnes de notre histoire, Il le fait pendant tout le temps de l'histoire et au long de la vie de toute personne, si elle veut bien s'approcher de Lui, comme cette femme hémorroïsse. Tant et si bien que nous sommes aussi malades que cette femme. Il y a, par notre péché, par notre fragilité, par notre fai­blesse, un flux de vie qui s'écoule de nous-mêmes, qui s'enfuit de nous, qui nous laisse malades et qui nous laisse pécheurs. Il y a quelque chose qui vient de Dieu qui est la vie, signifiée ici par ce sang, et que nous gaspillons, que nous laissons perdre. Mais, en même temps, parce que nous sommes croyants, nous nous tenons là, derrière le Christ et nous touchons son manteau. Et la foi chrétienne n'est peut-être rien d'au­tre que de tenir le manteau du Christ et de ne pas la lâcher, au long de toutes les péripéties, de toutes les turbulences de notre vie. Au fond, il nous faut être comme ces enfants accrochés aux basques de leur père ou de leur mère qui sont plongés dans une foule et qui le suivent. Ils ne voient rien parce que les autres sont plus grands qu'eux, mais ils tiennent le jupon ou le pantalon et ils vont suivre partout le père ou la mère sans jamais se perdre.

C'est cela la foi chrétienne, cette sorte de pé­ché permanent, cette perte de vie, ce gaspillage d'amour, mais en même temps nous tenons la main du Christ, nous tenons son manteau parce que, comme cette femme, nous nous disons : "Si au moins je le tiens, je ne périrai pas complètement." Et faisant ainsi chaque jour de notre vie et non pas ponctuellement selon l'ordre chronologique du miracle, un jour nous entendrons cette parole de Jésus. Mais nous l'enten­drons au dernier jour pour notre guérison totale et permanente : "Ta foi t'a sauvée !" Nous serons sauvés par notre persévérance, par cette volonté ;attaqué et inattaquable de tenir toujours la main du Christ et pas uniquement une fois. Et c'est en ce sens que nous sommes des miraculés permanents. Ce que Jésus a fait momentanément pour cette femme, Il veut le faire en permanence pour nous, et Il le fait en permanence pour nous.

C'est pour cela que l'histoire de la foi chré­tienne n'est rien d'autre que l'histoire du péché et de la grâce. Et nous ne sommes jamais totalement pé­cheurs, nous ne sommes jamais totalement perdus, ni encore totalement graciés, parce qu'il nous faudra quarante, cinquante ans ou plus et non pas quelques secondes comme pour cette femme. Mais le fait que cela ait eu lieu pour cette femme veut nous dire : cela a lieu pour vous à chaque instant de votre vie. Durez dans cette confiance, durez dans cette permanence, durez dans cette volonté de tenir le manteau du Christ qui est un manteau de miséricorde, qui est l'unique tissu de sa chair humaine saisie par la puissance de l'Esprit de la divinité.

De cette petite fille qui est morte, Jésus dit qu'elle dort et tout le monde se moque de Lui. Il met tout le monde dehors, prend la main de la fillette qui se dresse. Et le mot dresser est ici le même que celui qui sera employé pour sa résurrection : "Il se dressera du sommeil de la mort". C'est la même chose pour nous. Au moment de notre mort, Dieu ne nous ressus­citera pas dans notre corps. Nous le savons très bien, nous n'ayons pas à le demander. Il ne peut pas le faire. Mais ce que nous savons, c'est que Lui veille dans ce sommeil de la mort, c'est qu'Il est continuellement en train de ressusciter partout où il y a la mort, parce que, pour Lui, il n'y a pas de mort, parce qu'Il est le Dieu des vivants et non celui des morts.

Et au dernier jour de notre vie, ou plus exac­tement au dernier jour de la vie du monde, notre pro­pre corps entendra cet ordre : "Lève-toi !" et il se dressera pour la résurrection. Alors il faut bien com­prendre ces miracles de Jésus. Ils ne sont pas faits pour se répéter identiquement, momentanément pour chacun d'entre nous quand on en a besoin. Ils sont là comme des signes, comme des phares, comme des certitudes que ce que Jésus a fait une fois pour tel ou tel ou telle personne, Il le fait continuellement pour chacun d'entre nous et pour l'Église tout entière. C'est cela le miracle de l'évangile d'aujourd'hui. C'est cela le miracle permanent de la présence du Christ sau­veur, médecin, Celui qui vient guérir, Celui qui vient ressusciter. Et la preuve de ce miracle c'est que nous sommes là aujourd'hui, c'est que nous sommes ras­semblés, parce que, tant bien que mal, au milieu de la foule et des turbulences de notre vie, nous accrochons le manteau du Christ. Aujourd'hui, maintenant, le Christ s'arrête ici et nous y sommes.

Comprenons bien que le Christ ne nous oublie pas lorsqu'Il ne fait pas ce que nous voudrions qu'Il fasse, comme pour ces deux personnes, comme pour tous les autres miraculés de l'évangile. N'ayons pas ce manque de foi, ce manque de confiance. "Aie confiance, ta foi t'a sauvée !" Et marchons humble­ment mais sûrement dans cette présence du Christ en sachant bien que si nous sommes aujourd'hui ce que nous sommes, ni perdus dans trop de péchés, mais pas encore totalement guéris et ressuscités, c'est parce que le Christ de l'évangile continue, dans sa fidélité et sa miséricorde infinie, à nous accompagner à nous attirer à Lui, à se retourner vers nous pour nous dire : "Confiance ! Avance ! Ta foi te sauve !" et à nous prendre la main en disant : "Lève-toi ! Dresse-toi et marche !"

 

 

AMEN