SEIGNEUR, POURQUOI DORS-TU ?
Ez 1, 26-28 ; Mt 8, 23-27
(5 juillet 1990)
Homélie du Frère Michel MORIN
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e regard des apôtres, comme le nôtre bien souvent, soit sur les choses qui nous entourent, soit sur nous-mêmes, sont très marqués par ce qu'on appelle l'anthropomorphisme. On donne aux autres ou à Dieu une forme qui ressemble beaucoup à la nôtre. C'est une vision "humanisante" des choses qui ne sont pas humaines.
Lorsque les apôtres, dans la tempête, regardent Jésus, ils le voient dormir. Et de fait, Jésus dort. Il dort bien apparemment puisque la tempête et les vagues ne le réveillent pas. C'est Jésus qui dort, c'est l'homme qui dort. Ce que les apôtres n'ont pas vu ni cru, à ce moment-la, c'est que même lorsque Jésus dort, le Seigneur, Lui, veille. Même lorsque Dieu nous apparaît comme absent, nous apparaît comme lointain, Il ne l'est pas vraiment. C'est notre propre regard qui ne sait pas saisir sa présence, mais une présence qui n'est pas humaine, mais une présence qui ne correspond pas aux critères humains de la présence, c'est-à-dire une présence qui ne se "sent" pas, une présence qui ne se retient pas, une présence sur laquelle, humainement, on ne peut pas s'appuyer, une présence qui ne résout nos questions ou nos problèmes humains. Nous voudrions tant, nous, que Dieu soit à notre image pour que nous puissions un peu le mettre à toutes les sauces, pensant ainsi que la vie sera meilleure ou plus comestible.
Lorsque les apôtres voient Jésus dormir, ils sont encore des hommes face à Celui qu'ils considèrent comme un homme. Et il faudra que Jésus leur manifeste qu'Il ne dort pas du tout et qu'Il a vu leur peur, et qu'Il a vu leur manque de foi, parce qu'Il connaît mieux que nous les tempêtes par lesquelles nous sommes agités, nous-mêmes, la vie de l'Église et la vie du monde. Et le Christ fera ce miracle beaucoup moins en apaisant la mer qu'en rendant lucide leur foi c'est-à-dire en apaisant la tempête de leur cœur, en apaisant leur peur et en leur ouvrant les yeux à cette présence de Dieu qui, malgré tout, veille, qui malgré tout est présent, qui, malgré la nuit est la lumière, qui, dans la tempête est la paix, qui, dans la mort, est la Résurrection. Car même quand le Christ meurt sur la croix, son corps d'homme meurt, mais le Seigneur, en Lui, veille, veille tellement dans la force de l'Esprit, qu'Il ressuscitera au matin de Pâques.
Nous sommes, nous aussi, des sommeilleux, nous sommes, nous aussi, des gens assoupis, nous sommes, nous aussi, des gens qui se laissent endormir dans le train-train de la vie comme de la vie spirituelle d'ailleurs, alors qu'il y a, en nous, parce que ressuscités, baptisés et confirmés, quelqu'un qui veille dans notre barque intérieure. Il y a quelqu'un qui est là et nous dit toujours : "Qu'as-tu à avoir peur ? Tu crois ou tu ne crois pas ?" le Christ ne fera pas forcément pour nous le miracle qu'Il a fait pour les apôtres, mais ce n'est pas nécessaire. Puisqu'Il l'a fait pour les apôtres, Il l'a fait aussi pour nous. En lisant l'évangile sachons comprendre que l'évangile de la tempête apaisée a lieu maintenant et que le Christ, à notre regard humain, semble dormir, sa Seigneurie veille, que Lui, en tant que Messie et en tant que Dieu, veille et qu'Il veille comme une puissance de paix, comme une puissance de résurrection, comme une puissance de salut. Et à la limite, peu importe les vagues ou la tempête, puisque Lui-même est là, au cœur de notre cœur, beaucoup plus au milieu de nous qu'Il ne l'était au milieu du groupe des apôtres, serrés dans la barque sur le lac de Tibériade.
Que cette eucharistie nous éveille à la présence du Christ, car sous l'espèce du pain, Il semble absent, Il semble dormir à nos yeux humains. Mais le regard de notre foi sait discerner la divinité qui veille, la-divinité qui illumine, la divinité qui nous éblouit à l'intérieur même de ce pain qui, en définitive, s'il n'y avait que lui ne nous dirait pas grand-chose. Qu'en regardant tout à l'heure, cette hostie, ce pain consacré, nous puissions reconnaître la puissance éveillée du Christ qui nous pardonne, qui nous pacifie, qui nous unit à sa Résurrection. Mais puissions nous aussi le retrouver ainsi, de la même manière dans notre propre vie où Il veille en nous, malgré les apparences des événements et de notre propre corps.
AMEN