CHRIST EN PRIÈRE

Jb 19, 23-27 ; Mt 14, 22-36

(4 septembre 1989)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

O

n prêche souvent que le disciple est fait pour accomplir la volonté du maître. En lisant cet évangile, nous avons plutôt la certitude que le maître est venu pour accomplir la volonté du disci­ple, car tout ce que Pierre va exiger du Christ, immé­diatement le Christ va l'accomplir. Ceci est une sorte d'introduction pas du tout paradoxale à une brève méditation sur la foi.

Cet évangile nous propose de reprendre pied sur une terre ferme qui n'est pas la terre des hommes, qui n'est pas la vie humaine ni les bouleversements du monde extérieur ou de notre monde intérieur, mais qui est la présence du Christ en prière. Le Christ est en prière aux yeux du monde. En prière au cœur de son Église. Apparemment retiré sur la montagne, mais profondément présent à ce qui se passe sur le lac. Tant et si bien que sa prière le conduit à rejoindre les hommes, là-même où les hommes sont en péril, là-même où ils sont en train de se battre avec eux-mê­mes, avec la vie, avec les forces du mal. C'est . le premier élément de la foi. Nous n'y pensons peut-être pas assez, pas assez profondément. C'est que le Christ est bien au milieu de nous comme Il l'a promis, mais Il est en prière. En prière vers le Père, en prière vers les hommes, car pour le Christ l'amour du Père et l'amour des hommes c'est tout un. C'est d'ailleurs pour cela qu'Il l'exigera de ses propres disciples. Premier élément. Est-ce que chaque matin, nous nous inscri­vons dans cette foi d'un Christ présent à notre vie et à la vie du monde, mais un Christ qui prie ? Qui prie le Père dans cette intimité filiale profonde, à la fois de notre côté insoupçonnable et de son coté indicible, mais pourtant le lien fondamental et radical de ce que le Christ est pour le Père, de ce qu'Il est pour nous et de ce que nous sommes pour eux. Chaque jour le chrétien a comme terre ferme, comme roc, comme lumière dans la nuit, la présence de son Seigneur qui, au cœur de sa vie, prie.

Deuxième élément, la vie, les flots de la vie, la mer en tempête, car puisque nous vivons à la sur­face des choses, nous connaissons la tempête. Si nous vivions dans la profondeur des choses, nous vivrions toujours dans la paix, à l'image de la mer souvent tumultueuse en surface mais toujours profondément calme dans ses profondeurs. Mais nous sommes ainsi faits, nous vivons à la surface des flots qui se déchaî­nent contre nous d'une façon ou d'une autre. Chacun a son histoire maritime intérieure et la barque de l'Église a aussi la sienne au plan communautaire. Et dans cette situation pénible qui est celle de la vie de tout un chacun, Pierre le premier des apôtres et nous aussi, nous sommes des hommes qui avons peur, nous sommes des hommes qui ne croyons pas en la pré­sence du Christ, qui ne voulons pas recevoir l'ordre du Christ : "Viens et suis-Moi !" Nous y allons, c'est no­tre première réaction, mais nous sommes réticents, parce que Dieu est Dieu et que, face à Dieu, on se sent quand même pas mal déconcertés. Alors, on coule dans sa propre vie. Un peu comme cet homme qui arrive au bord du précipice. Lorsqu'il regarde les pro­fondeurs, il a le vertige, et quand on lui dit de regar­der en l'air, il ne mesure plus le danger, il n'a plus le vertige. Et nous, nous passons notre temps à regarder ce qu'il y a à nos pieds, et nous sommes pris de ver­tige, nous n'écoutons plus ou ne croyons plus cette parole du Christ qui nous dit : "Viens !" Mais, disci­ples du Christ, nous répétons son propre cri, celui de la croix : "Seigneur ! pourquoi m'as-tu abandonné ?" ce psaume que le Christ a repris en mourant. En des­cendant dans les profondeurs de la mort, le disciple le reprend et l'adresse au Christ : "Seigneur, sauve-moi ". Et puisque c'est le cri même de Jésus à son Père, le Christ ne peut pas ne pas y répondre. Alors Il dit à Pierre et à son Église, et à chacun d'entre nous : "Viens !" mais cela ne suffit pas, nous coulons encore, Il nous prend par la main comme l'indique l'icône de la Résurrection. Le Christ ressuscité des morts, re­montant des enfers, de l'eau et de la mort, prend cha­que disciple par la main quand celui-ci l'appelle au secours. C'est le deuxième élément.

Le Christ qui prie au milieu de nous, mais qui célèbre sa Pâque dans cette prière et l'accomplit lors­que nous voulons bien marcher vers Lui malgré ce fleuve de la vie qui n'est guère tranquille. Troisième élément qui nous manque beaucoup. Ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant Lui en disant : "Vraiment, Tu es le Fils de Dieu !" Est-ce que, lors­que nous voyons, lorsque nous vivons, lorsque nous reconnaissons ou pressentons notre conjoint, de nos enfants, de nos frères,de nos amis, lorsque le regard de notre foi est suffisamment pur et clair pour discer­ner l'action du Seigneur, est-ce que nous avons ce cri spontané dans la foi : "Vraiment, Tu es le Fils de Dieu !" ? La foi se nourrit de la reconnaissance de L'action du Christ qui prie, qui célèbre avec nous la Pâque, qui nous sauve.

Et là encore notre foi est peut-être trop cen­trée sur nous-mêmes, attendant trop de nous-mêmes, pour nous-mêmes, et nous ne voyons pas, nous ne discernons pas cette Pâque que le Christ ne cesse d'accomplir réellement pour l'Église, dans le monde, dans notre cœur, chez les uns, chez les autres. C'est pourtant de cette réalisation efficace et féconde de sa Pâque que vient notre foi, que doit se nourrir notre foi, que notre foi, notre espérance et notre confiance prennent leur source.

Christ en prière au milieu de nous, Christ qui célèbre sa Pâque, Pâque qui doit être, pour nous, le lieu où s'enracine et se nourrit notre foi. A ce mo­ment-là, peut-être que nous aurons, un peu moins souvent, l'impression de couler, parce que nous re­connaîtrons vraiment que la foi, que le Christ n'est pas un fantôme invisible, mais vraiment la présence d'un Dieu qui aime, la présence d'un Dieu qui sauve. Mais de ce salut et de cet amour vient la croissance de notre foi en Lui. C'est cela l'eucharistie.

Alors, tout à l'heure, en voyant et en recevant la chair du Christ qui nous sauve aurons-nous vrai­ment ce cri : "Vraiment, Tu es Fils de Dieu !"

 

 

AMEN