MULTIPLICATION DES PAINS
Jb 19, 13-22 ; Mt 14, 13-21
(2 septembre 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
|
C |
e miracle de la première multiplication des pains nous est très connu et sa portée eucharistique est évidente pour tout chrétien. Je voudrais m'arrêter sur quelques petits détails significatifs qui peuvent éclairer notre méditation.
"Jésus s'est retiré dans le désert, à l'écart." saint Marc nous dit, lui que c'était pour que les disciples puissent se reposer. On nous dit souvent que Jésus se retire au désert pour prier. Prière ou repos, c'est d'ailleurs tout un, car normalement la prière ne devrait pas être un effort, mais une présence paisible et reposée devant Dieu. C'est pendant qu'Il prie que Jésus est poursuivi par les foules. Les foules qui ont assisté déjà à ses miracles et qui ne veulent pas le laisser en paix. Et Jésus "est pris de pitié", de miséricorde pour cette foule. Dans un autre évangile, on précise "parce qu'ils étaient comme des brebis sans pasteur". C'est donc avec un cœur de pasteur, un cœur de père que Jésus a pitié de cette foule. Du fond de sa prière et de la solitude qu'il cherchait, de ce repos auprès du Père, Il va d'abord guérir cette foule malade et ensuite la nourrir parce qu'elle est affamée.
Une deuxième remarque c'est que Jésus ne crée pas de toutes pièces le pain et les poissons qu'Il va distribuer à la foule. Il dit aux disciples : "Donnez-leur à manger !" Et c'est parce que les disciples n'ont que peu de nourriture à distribuer que Jésus va la multiplier. Il multiplie donc une nourriture qui vient déjà des hommes. C'est dire que la multiplication des pains s'enracine d'abord dans un geste de partage. Dans l'évangile de saint Jean, il est précisé que c'est un jeune homme plus prévoyant que les autres qui avait apporté cinq pains et deux poissons et qui spontanément les offre à Jésus, les lui donne. Il y donc au départ ce geste de générosité, ce geste de fraternité de la part des hommes que Dieu va prendre en charge, que Dieu va prendre en main pour démultiplier à l'infini cette générosité qui était la nôtre. Mais sans ce premier geste qui vient de notre propre cœur, Dieu ne veut pas se substituer à nous. Il nous demande d'abord ce geste de don et à partir de ce geste Il va faire des merveilles. Nous ne sommes donc pas dispensés de donner ce qui est à nous, si peu que ce soit, même si c'est dérisoire par rapport aux besoins. Dieu se chargera de multiplier la charité de notre cœur, si faible et si pauvre, mais c'est à nous d'ouvrir d'abord les mains pour donner, afin que nos frères puissent recevoir, et recevoir au-delà de ce que nous sommes capables de donner, au-delà de ce que nous avions pu imaginer partager avec eux.
Une troisième remarque c'est que "Jésus levant les yeux au ciel, bénit les pains puis les rompit et les donna aux disciples qui les distribuèrent aux foules." Ces gestes de Jésus, lever les yeux, bénir Dieu, car bénir c'est rendre grâces à Dieu, puis rompre les pains, ces gestes qui sont les gestes classiques du maître de maison au début du repas, sont ceux-là même que Jésus reprendra lors de la dernière Cène pour l'eucharistie. Nous touchons là l'interprétation évidente du sens eucharistique de la multiplication des pains. Ceci est tellement évident et présent aux yeux des chrétiens et de l'Église que, dans le canon romain, la prière eucharistique n° 1, dans le récit de l'institution, il nous est dit que Jésus leva les yeux au ciel et rompit le pain. Or dans l'évangile, il ne nous est pas dit que, au moment de la Cène Jésus a levé les yeux au ciel, non pas qu'Il ne l'ait pas fait, mais ceci ne nous est par rapporté par le texte. C'est donc de la multiplication des pains que ce détail a été tiré pour être introduit dans le Canon. C'est dire donc que, très tôt, au moment même où on a composé le canon romain, on avait le sens très fort que la multiplication des pains était une annonce de l'eucharistie qu'elle préparait et que les gestes de Jésus à cette multiplication étaient le modèle dans lequel allaient se glisser les gestes de la dernière Cène et plus tard ceux de la messe.
Une dernière remarque c'est que Jésus ne distribue pas Lui-même le pain, Il le donne aux disciples pour que les disciples le donnent aux foules. Nous pouvons voir là une annonce du ministère sacerdotal, du ministère de service diaconal. Jésus veut qu'il y ait entre Lui et nous des intermédiaires visibles qui sont les prêtres, les diacres et qui sont chargés de nous donner les sacrements, de servir d'instruments pour que la grâce se répande en nous. C'est la raison pour laquelle l'Église demande que les chrétiens qui viennent communier ne se servent pas eux-mêmes dans la corbeille ou dans le ciboire, mais qu'il y ait toujours un ministre pour les servir. Ce ministre est le témoin que ce pain ne nous appartient pas, que ce pain vient de plus loin que nous, que ce pain dépasse les limites de notre monde, de notre création et de nos capacités. Le ministre est le témoin que la grâce est une grâce divine qui dépasse totalement ceux qui la reçoivent. Elle vient de Dieu et nous pouvons seulement ouvrir les mains, ouvrir notre cœur pour la recevoir et non pour l'accaparer ou nous l'approprier. C'est le sens profond de l'existence des ministres dans l'Église.
Le Christ est le cœur et la tête de l'Église et nous ne sommes Église que par Lui.
AMEN