HEUREUX ÊTES-VOUS

Jb 14, 7-12 ; Mt 13, 1-17

(19 août 1989)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

J

e voudrais retenir cette dernière phrase de la page d'évangile : "Heureux êtes-vous parce que vos yeux voient, vous oreilles entendent !" Je ne sais pas si nous sommes très conscients du bonheur, du privilège qui est le nôtre, d'entendre la Parole de Dieu, de voir même si c'est encore par les yeux de la foi et à tâtons le visage de Dieu. La foi, ce regard du cœur qui permet de discerner, de pressentir et donc déjà de se laisser étreindre par le Seigneur qui vient, est une chose merveilleuse et nous ne pourrons jamais assez remercier le Seigneur pour cette joie qui est la nôtre. Depuis toujours nous faisons partie du monde chrétien, d'une famille chrétienne, nous avons l'habi­tude de voir les choses avec le regard de l'évangile et cela nous semble tout à fait naturel, normal. Et peut-être s'émousse en nous cet émerveillement, cet éblouissement qui est celui des yeux qui s'ouvrent à la lumière. En réalité nous devrions être fascinés par ce bonheur qui nous est donné, de pouvoir entendre dans notre cœur ce murmure de la Parole de Dieu et ouvrir sur cette lumière qui déjà se lève dans nos vies et nous attire à Elle, nous conduit vers le Père.

Nous ne saurons jamais assez nous émerveil­ler et rendre grâces pour ce don. Alors me direz-vous il y a peut-être une injustice. Pourquoi avoir ce privi­lège ? Pourquoi avons-nous cette chance de connaître Dieu, en tout cas de pressentir son mystère, d'être effleurés par cette main de Dieu qui traverse notre vie ? Pourquoi cela pour nous et pas pour d'autres ? Pour­quoi y en a-t-il "qui voient sans voir, qui entendent sans entendre "? Pourquoi y en a-t-il dont les yeux sont fermés, dont les oreilles sont bouchées ? Pour­quoi le Christ dit-il : " A celui qui a on donnera da­vantage. A celui qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera enlevé ?" Bien sûr s'il s'agissait de possessions maté­rielles ce serait le comble de l'injustice que de donner à celui qui est déjà repu et gavé et d'enlever à celui qui n'a qu'un tout petit peu. Mais il ne s'agit pas de réalités matérielles. Jésus prend volontairement cette comparaison pour qu'elle soit choquante comme Il le fait souvent dans des paraboles.

La parabole du Semeur nous explique ce dont il s'agit. La semence, le don de Dieu est donnée à tous. Dieu ne réserve pas la foi, son mystère à quel­ques-uns comme si les autres devaient en être privés. Dieu donne à tous, c'est la manière de recevoir qui change de l'un à l'autre. Il y a des cœurs qui s'ouvrent, des yeux qui attendent la lumière, des oreilles qui se font assez silencieuses pour percevoir le murmure de la Parole de Dieu. Et puis il y a ceux qui ne savent pas prêter attention à ce mystère qui leur est proposé. C'est pourquoi Jésus dit : "Ils se sont bouché les oreilles, ils ont fermé leurs yeux". Ce n'est pas Dieu qui a donné la lumière aux uns et les ténèbres à d'au­tres. Ce n'est pas Dieu qui a donné sa Parole aux uns et réservé à d'autres son silence. Ce n'est pas Dieu qui a bouché les oreilles de certains ou fermé leurs yeux, ce sont eux qui se sont bouché les oreilles de peur qu'ils ne voient et se convertissent. Ils ont eu peur de la Parole de Dieu, ils ont eu peur de la lumière, car la lumière met à nu le fond du cœur avec sa pauvreté, sa misère. C'est seulement quand la lumière a ainsi pé­nétré jusqu'au fond de notre être que Dieu peut guérir. C'est cela le désir de Dieu, de nous guérir tous. En­core faut-il que le cœur s'ouvre à la lumière qui dé­voile notre maladie, notre péché.

Cependant il ne faudrait pas nous imaginer que ceux de nos frères, qu'ils soient proches ou loin­tains, qui apparemment ne connaissent pas la Parole de Dieu ou qui semblent ne pas soucier du visage de Dieu sont des gens qui ont fermé leurs yeux ou bou­ché leurs oreilles. Ce serait une mauvaise interpréta­tion de la parabole, de faire ainsi un partage entre nous et les autres, ceux qui ne viennent pas à l'église, qui ne veulent pas s'humilier devant la Parole de Dieu. Nous ne pouvons pas savoir exactement ce qui se passe dans le cœur des hommes car il y a d'innom­brables façons d'entendre, de voir. Si nous avons le privilège de voir "à visage découvert", de voir face à face, d'entendre cette Parole de Dieu dans toute sa densité, ne croyons pas si facilement que les autres sont privés de cette Parole et de cette lumière. Dans leur chemin qui est différent du nôtre et qui souvent nous échappe, Dieu est présent aussi et Dieu se fait présent d'une façon plus subtile, plus souterraine mais peut-être aussi plus profonde, atteignant en eux des zones insoupçonnées, secrètes où peu à peu cette Pa­role prend racine, où peu à peu cette lumière va percer les ténèbres. Et cette terre dans laquelle la semence va germer peut être aussi une terre labourée, très pro­fonde où la semence semble se perdre. C'est une autre manière de devenir plus puissante. Alors ne nous imaginons pas trop vite que ce privilège de connaître Dieu nous est réservé exclusivement. Sachons recon­naître le travail de la lumière de Dieu là où on ne l'at­tendrait pas. Il faut adorer en silence car Dieu est pa­tient et creuse toujours plus loin. Dieu ne laisse pas les cœurs s'éloigner de Lui sans "se démener" pour les atteindre à nouveau. Sachons que voir et entendre nous appelle toujours plus loin. Rendons grâce à Dieu qui bénit chacun de ses enfants de façon différente et surtout pour la manière exceptionnelle et merveilleuse dont Il s'est fait vivant en notre existence.

 

 

AMEN