LA LAMPE DU CORPS C'EST L'ŒlL
Jb 6, 1-5+8-11 ; Mt 6, 16-23
(17 juillet 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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orsque le Seigneur disait cette parole, Il se référait à une conception anatomique des choses qui n'est plus tout à fait la nôtre. En effet, dans toute l'antiquité on a cru que les yeux étaient des petites lampes et c'est pour cela qu'on était particulièrement fasciné par les yeux des chats dont on voit la pupille briller dans la nuit, d'une lumière verte. On avait beaucoup d'admiration pour les yeux des chats et des chouettes. La chouette est devenue l'attribut de la déesse de l'intelligence, Pallas Athéna parce que dans le cas de ces animaux était effectivement réalisé le fait que "l'œil est la lampe du corps." Mais je pense que lorsque le Christ faisait référence à cela, Il voulait nous dire quelque chose d'extrêmement profond.
Il voulait d'abord nous dire que notre condition d'être vivant dans un corps c'était fait "pour voir", pour regarder. Rappelez-vous la réflexion d'Isaïe : "Ils ont des yeux pour ne pas voir..." Et Il y a même des gens qui, comme on le dit, "ne voient pas d'eau dans la mer". L'homme est fait pour voir. Le corps ne trouve pas sa plénitude en lui-même. Le corps si bien organisé soit-il n'est pas une sorte de machine qui tourne sur elle-même. Le corps a une lampe qui sont les yeux pour l'ouvrir vers l'extérieur, pour l'ouvrir vers l'autre. Les yeux sont la lampe du corps parce qu'ils sont les moyens privilégiés de la rencontre de l'autre et de la communion avec l'autre, le regard étant ce premier geste de communion, d'accueil et de reconnaissance. C'est pour cela que le Christ reprend à son compte cette manière de voir les choses. Les yeux ne sont pas fait pour voir dans une espèce de curiosité inquisitoriale ou indiscrète, les yeux sont faits pour voir, pour reconnaître, pour admirer et s'ouvrir à la présence et à la beauté des choses, des êtres et des hommes qui sont autour de nous.
C'est donc quelque chose de très important que le Seigneur nous dit là car Il ajoute immédiatement : "Que ton regard soit sain !" Il ne s'agit pas de cette santé qui serait simplement une sorte de comportement timoré. La santé c'est précisément de voir la réalité. Non pas de trier, non pas d'avoir des oeillères, non pas de choisir ce que l'on veut voir et de ne pas voir ce que l'on ne veut pas voir, au besoin parfois de nier telle ou telle réalité, simplement parce qu'on ne veut pas la voir, mais au contraire d'avoir des yeux pour voir vraiment. Et pour voir dans la lumière, parce que si on ne voit pas dans la lumière, il y a les ténèbres à l'extérieur et à l'intérieur de soi-même.
Là encore le Christ nous propose quelque chose de très grand. Un chrétien n'est pas celui qui regarde le monde avec un regard étroit, avec la peur de la réalité. Au contraire un chrétien est celui qui sait voir le monde dans toute sa réalité. Et le moyen qui le lui permet, c'est précisément la lumière qui est dans l'œil. Et là je pense que Jésus veut nous parler de la grâce, de la présence de Dieu. Voir toute chose, tout être et toute réalité dans la présence lumineuse de la grâce de Dieu qui nous a saisi dans tout notre être. Voilà exactement le programme que Jésus nous trace à travers cette simple phrase : "La lampe de ton corps c'est ton œil. Il faut que ton œil soit sain. Il ne faut pas que tu vives dans les ténèbres."
Et un jour ce programme s'accomplira, car un jour nous verrons Dieu. Et Dieu sera personnellement la lumière de notre oeil pour le voir. C'est ce que l'on a dit en parlant de "la lumière de gloire." Car pour voir Dieu ce n'est pas notre œil tout seul, si habitué soit-il à la forte lumière, qui y parviendra, mais c'est la lumière même de Dieu qui envahira notre regard et nous permettra de le contempler. Et au fond, chaque fois que nous nous rassemblons pour l'eucharistie et que nous disons : "Que vienne Ta grâce ! que ce monde passe", nous voulons dire simplement que nous désirons de tout notre cœur que nos yeux soient de plus en plus la lampe de notre corps, pas simplement de notre corps-ici-bas sur la terre, mais qu'ils deviennent aussi la lampe de notre corps ressuscité et deviennent vraiment ce pour quoi nous sommes faits, pour la gloire de Dieu contemplée, pour la gloire de Dieu qui aura pris totalement possession de notre être, de notre oeil et de toute notre vie, pour le contempler dans la joie du Royaume éternel.
AMEN