NOTRE PÈRE

Jb 5, 17-27 ; Mt 6, 1-15

(14 juillet 1989)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

N

ous venons de réentendre ce passage du dis­cours sur la montagne dans lequel Jésus ap­prend à ses disciples "les mots pour dire Dieu". Il s'agit du Notre Père. Et même si cette prière nous est extrêmement familière, nous la disons nor­malement une ou plusieurs fois par jour, soit à l'eu­charistie, soit dans l'Office, en réalité, simplement les premiers mots me paraissent très importants sur les­quels nous n'aurons jamais fini de méditer. "Notre Père !" simplement ces mots-là.

On peut dire que ces mots-là ne sont pas tel­lement à la mode. Depuis quelques siècles, la moder­nité, ou ce qu'on appelle la modernité, est un courant qui, dans les différentes dimensions de l'existence de l'homme, soit la pensée humaine, la philosophie, soit les courants de pensée politique, soit les courants de morale et de comportement de l'homme, cette moder­nité a eu souvent comme préoccupation de dire que l'homme pouvait trouver en lui-même sa propre consistance et sa propre manière de fonder son agir, son vouloir et ses désirs.

Or précisément, lorsqu'on dit tout simple­ment "Notre Père", nous nous ne nous en rendons pas toujours compte, mais nous nous inscrivons radicale­ment à l'encontre de cette manière de voir les choses. Quand nous disons "Notre Père" pour nous adresser à Dieu, cela signifie brutalement que la personne hu­maine n'est pas fondatrice d'elle-même. L'homme ne peut pas se fonder lui-même. Ce n'est pas l'envie qui lui en manque, mais ça ne peut pas marcher. Ce n'est pas la vérité de l'homme, car que signifie la paternité ? La paternité cela signifie avoir un père. Pour venir au monde il a fallu avoir quelqu'un. Précisément, quand on dit à Dieu "Notre Père !" cela veut dire que nous venons à l'existence par quelqu'un. Et c'est l'at­titude fondamentale que nous devons avoir dans la prière. Notre liberté humaine, si grande, si digne, si infiniment respectable soit-elle, ne se tient pas toute seule. Pour être liberté, pour être homme, il faut avoir reçu de quelqu'un d'autre cet être-là. Pour exister en face de Dieu, il faut reconnaître fondamentalement que nous avons été donnés à nous-mêmes par Dieu.

C'est une chose tout à fait étonnante que la notion même de personne, qui est si fondamentale dans notre manière de penser, de sentir, d'agir, nous la voyons toujours comme une chose qui ne renvoie qu'à soi-même. Or la notion de personne est essentielle­ment une notion de relation, et de relation dans la­quelle nous sommes fondés par l'autre qui est Dieu. Et si nous pouvons nous tourner vers Lui, c'est parce que d'abord Il nous a donné d'exister en face de Lui. On voit cela dans le développement de chacun d'entre nous. Quand nous arrivons à la vie humaine, nous ne sommes pas encore capables de reconnaître que les autres sont les autres, ni que nous-mêmes nous som­mes quelqu'un. Et c'est précisément cette lente élabo­ration de la relation avec nos parents, qui eux sont quelqu'un, qui nous fait quelqu'un. Nous ne devenons personne qu'en face de quelqu'un qui nous rend per­sonne, qui nous fait, nous constitue personne.

Dans la prière du Notre Père, nous disons fondamentalement que tout notre être est en relation avec Dieu, et que ce que nous sommes n'existe que par rapport à Lui, et ne peut pas se fonder ou s'expliquer tout seul, ne peut pas trouver en soi sa propre souveraineté. Vous comprenez qu'une telle perception peut être interprétée de deux façons. Ou bien cette relation à Dieu comme Père est une sorte d'esclavage, de dépendance ou de soumission. C'est la raison pour laquelle, souvent, le christianisme a été contesté. On lui a reproché de prêcher la soumission et la résignation sous prétexte que notre liberté était fondée sur une dépendance radicale. Mais il y a une autre manière de voir. C'est de voir que le fait d'être personne, nous le sommes en face de quelqu'un qui est tout. Exister comme personne, par Dieu et en face de Dieu, au lieu de réduire l'homme à la dépendance, à la soumission de type esclavage, est retourné par la grandeur même de Celui qui est l'objet de cette rela­tion. Si nous sommes en dépendance vis-à-vis de Dieu, nous sommes grands de la grandeur même de Celui dont nous dépendons.

C'est précisément cela qu'est venu apporter le Notre Père. En disant que cette relation avec Dieu dont nous dépendions était une relation de paternité, "nous sommes de la race de Dieu" dira saint Paul aux Athéniens, nous affirmons que notre dépendance est notre grandeur. Car être dépendant de quelqu'un qui est infiniment grand, c'est déjà le début de notre véri­table gloire. En disant le Notre Père nous ne disons pas une prière de soumission pour nous faire petit ou nous écraser devant Dieu, mais au contraire, nous faisons la prière de notre grandeur, de notre liberté, de notre dignité d'homme.

Avant de communier, nous allons redire ce Notre Père. Il faudrait que ce ne soit pas simplement des mots mais la mise au grand jour de ce qu'est notre être d'homme en face de Dieu, comme si ce moment où nous pouvons nous tenir en face de Lui, nous tenir en sa présence, était effectivement le moment le plus intense, le plus haut et le plus grand de notre exis­tence d'homme.

 

 

AMEN