LA LOI ANCIENNE

Jb 3, 11-26 ; Mt 5, 20-26

(10 juillet 1989)

Homélie du Frère Michel Morin

 

N

ous sommes toujours tentés par une certain dualisme. Nous mettons d'un côté la loi an­cienne, dont furent d'éminents présentateurs les scribes et les pharisiens avec toutes les accusations que le Christ a portées sur eux, et d'un autre côté la charité, la charité qui vient de Dieu. En tombant dans cette tentation, nous faisons de la Loi un pur léga­lisme, un ensemble de préceptes extérieurs, contrai­gnants, coercitifs, c'est d'ailleurs comme cela que nous la sentons souvent, et nous mettons du côté de la charité tout ce qui serait spontanéité, gentillesse d'humeur, un peu selon notre gré, puisque c'est la charité, ca va bien. Or la Loi a quelque chose de pro­fondément intérieur, et la charité a quelque chose de profondément objectif, et il ne faut pas confondre ces deux choses. C'est d'ailleurs de cette confusion que naissent beaucoup de nos problèmes quant-à la ré­conciliation, à la communion les uns avec les autres. Il faut y réfléchir de près. Que veut donc nous dire le Christ ?

Il devait d'abord nous dire que la Loi an­cienne n'est pas méprisable parce qu'elle serait une loi et qu'elle serait ancienne. Quand on parle des scribes et des pharisiens, il faut aussi penser que si c'étaient des hommes excessifs dans leur vertu, ils étaient tout de même vertueux et que cela n'est jamais méprisable. Lorsqu'on parle de Loi ancienne, dans cet évangile, il s'agit de ce que l'homme doit savoir dans son cœur, depuis toujours, antérieurement à la Révélation, de ce qui est dans son cœur depuis qu'il a été crée, de ce que Dieu a inscrit Lui-même au fond de son cœur pour que, avec sa conscience, avec son intelligence, il puisse le découvrir, le lire et, avec sa volonté, sa li­berté, en vivre, seul ou avec les autres. C'est une sorte de loi de création. C'est pour cela que dans cette loi il est dit par exemple que nul ne tuera son frère. C'est du droit naturel.

L'autre aspect que le Christ vient nous révé­ler, c'est l'aspect plus spirituel, plus surnaturel qui tient à sa personne, parce qu'Il est Lui, l'Alliance. Et l'Alliance, c'est la perfection, la Loi, pas simplement l'obéissance à des préceptes vrais, mais la confiance à une personne. Et dans la foi chrétienne les deux cho­ses ne peuvent s'opposer. Mais, et l'évangile nous le fait bien saisir, le point central où se fait cette com­munion, cette osmose entre la Loi et la charité, ce n'est pas d'abord notre propre conscience ni même nos situations. C'est l'autel. "Quand tu seras devant l'autel avec ton offrande". C'est devant l'autel, c'est-à-dire en présence de Dieu, que se découvre en nous, non seu­lement l'au-delà de la loi qui va nous porter à un re­gard et à une relation de charité effective avec l'autre, mais c'est devant l'autel que nous pouvons découvrir l'en deçà de la Loi, ce qui avant la loi. Et ce qui est avant la loi, c'est la même chose que ce qui est après la loi, c'est notre communion avec Dieu, notre com­munion avec les autres, parce que toute loi est au ser­vice de cette alliance profonde entre nous et avec Dieu, entre nous et avec les autres.

Chaque jour, nous venons "devant l'autel", pas uniquement au plan géographique de l'église, mais dans l'autel de notre cœur, dans l'espace sacré de notre vie où nous voulons offrir en offrande à Dieu notre propre existence. Et c'est là que nous devons découvrir cette antériorité spirituelle, surnaturelle, mystique à toute loi, à toute loi juste. Et c'est en pui­sant dans cette présence de Dieu, source de tout amour, source de toute charité, que nous pourrons vivre, non seulement la justice, le droit, mais vivre cette justice et ce droit avec toute l'amplitude spiri­tuelle de la charité de Dieu, avec toute l'amplitude spirituelle du regard de Dieu sur nous, regard que nous avons à porter sur les autres. Lorsque nous au­rons fait cette démarche d'intégration, de communion, de réconciliation, nous pourrons alors nous permettre d'apporter notre offrande car alors elle sera entière­ment acceptée par le Christ, célébrée et définitivement réconciliée dans sa propre Pâque.

Il arrive souvent que nous traitons les autres de crétins, d'imbéciles, de renégats. On verra ce qu'il sortira de ce que nous avons dit, si nous passons au Sanhédrin ou à la Géhenne. Ce n'est pas mon pro­blème, c'est celui de vous et de Dieu, mais il y a une chose certaine, c'est que nous faisons cela souvent. Ce n'est pas méchant, c'est évident, ce n'est pas de cela que le Christ veut parler, mais Il veut nous signifier là que, dans le plus petit détail de notre vie, doit se ma­nifester la charité de Dieu. Même dans ce qui ne concerne pas le droit en soi ou la justice la plus élé­mentaire. Lorsque vous rencontrez quelqu'un, surtout une personne avec qui vous avez quelque difficulté, avant de la rencontrer, mettez-vous devant l'autel inté­rieur de la présence de Dieu et dites-vous : dans le visage de cette personne, il y a la présence de Dieu, il y a la richesse du Christ, il y a l'amour de Dieu pour lui et pour moi. Et vous verrez que lorsque vous ren­contrez cette personne, dans un tel état intérieur, il ne sera plus question d'imbécile ou de crétin.

Cela ne veut pas dire qu'il n'y aura pas une justice à accomplir, une punition par exemple, une explication ou une engueulade, c'est possible, mais cela se fera à l'intérieur d'une rencontre d'abord spiri­tuelle, et pas uniquement de simple justice ou de rè­glement de comptes, si nécessaire soit-il. Et ensuite, lorsque vous reviendrez dans votre conscience spiri­tuelle intime, vous verrez comment Dieu achèvera en vous cette réconciliation, parce que vous aurez puisé, en Lui, la force de vivre cette relation difficile ou tout simplement banale.

C'est cela que le Christ veut nous faire saisir : la charité n'est pas après la Loi, comme une sorte d'étape et d'accomplissement supplémentaire, tardif, dans sa perfection, mais la charité est au commence­ment de toute loi puisqu'elle en est la source. Et ce n'est que dans cette charité qui vient de Dieu que la Loi prend sa véritable signification et son accomplis­sement.

Que dans cette eucharistie, où nous allons présenter l'offrande de Dieu, nous puissions retrouver ce sens profond de nos relations humaines qui ont leur finalité et leur origine en cela même que nous célé­brons maintenant.

 

 

AMEN