LA SAINTETÉ FÉMININE

Ap 14, 1-7 ; Mt 24, 15-28

(17 novembre 1988)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

D

epuis hier, nous avons fêté trois saintes : sainte Marguerite d'Ecosse qui est devenue reine de Hongrie et dont l'activité politique et la charité furent d'un très grand rayonnement spirituel. Sainte Gertrude de Hefta, une moniale de la région de la Saxe en Allemagne. Et aujourd'hui, sainte Elisabeth de Hongrie qui a vécu au treizième siècle, qui a épousé un roi de Thuringe, qui est devenue veuve après six ans de mariage, alors qu'elle était enceinte. Elle a occupé les dernières de sa vie relativement brève à des œuvres caritatives. Nous avons donc, en deux jours, trois femmes canonisées, proposées à notre exemple, à notre prière. Et parmi ces trois femmes, deux furent des mères de famille. Il ne faut donc pas dire que l'Église ne canonise que des "bonnes sœurs" ou des prêtres.

Je voudrais justement m'arrêter sur un aspect de cette sainteté féminine qui n'est pas la propriété uniquement de celles qui sont canonisées, mais qui est la caractéristique, la marque du baptême, dans le ré­gime féminin. Après la mort de son époux, Elisabeth de Hongrie a élevé le seul enfant qu'elle avait eu de lui, qui n'avait pas connu son père, mais surtout elle s'est tournée vers les pauvres. Et Dieu sait si des pau­vres il y en avait à son époque, comme Dieu sait si des pauvres, il y en a encore aujourd'hui, même si la forme de pauvreté a légèrement évolué, des condi­tions sociales aux conditions psychologiques ou af­fectives. Jésus nous avait bien avertis : "Des pauvres, vous en aurez toujours parmi vous !"

Sainte Elisabeth, se trouvant seule dans la vie, s'est tournée vers ce visage du Christ qui s'imprime dans celui des pauvres. Et elle a eu une activité ex­trêmement dense pour les accueillir, pour les soigner, pour construire des hôpitaux, pour les porter sur ses épaules.

Elle faisait tout ce qu'elle pouvait faire, même ce qu'elle n'aurait pas dû faire et qui a exténué très rapidement ses propres forces physiques. Mais il y a un trait, et c'est celui-là que je voudrais souligner, qui est encore plus profond et plus important. Son direc­teur spirituel a écrit un texte sur la vie d'Elisabeth, un an après sa mort. "Malgré les oeuvres de sa vie très active, je le dis devant Dieu, j'ai rarement vu une femme plus contemplative. En effet, les religieux et les religieuses, comme elle sortait de l'oraison silen­cieuse, virent plus d'une fois son visage merveilleu­sement illuminé, et ses yeux rayonnants, comme le soleil." Voilà une femme, épouse, mère de famille, veuve, qui a connu de grands drames dans sa vie, qui a eu une existence extrêmement active pour les autres, et ceux qui, parmi les autres sont les plus représenta­tifs du royaume de Dieu, c'est-à-dire les pauvres, et une femme qui a eu une vie contemplative plus rayonnante que ces religieux et religieuses qui sor­taient en même temps qu'elle de l'église.

Dans l'Église, il n'y a pas d'ouvriers spéciali­sés, ni d'ouvrières spécialisées. Qui que nous soyons, nous sommes appelés à donner notre vie pour les au­tres. Nous n'avons aucune raison, aucun alibi pour ne pas le faire. Même notre travail ou notre condition familiale, même les événements les plus graves de notre vie, ce n'est jamais un alibi pour nous refermer sur nous-mêmes. C'est, au contraire, comme une bles­sure, comme une porte de sortie de nous-mêmes pour aller vers ceux qui sont encore plus pauvres que nous-mêmes et donner notre vie pour eux. Et ceci doit être la source du rayonnement et de la contemplation, L s'imagine parfois, naïvement et faussement, que les contemplatifs regardent toute la journée le visage de Dieu. Mais ils ne le voient pas plus que vous, et je ne vois pas pourquoi ils le verraient davantage. La contemplation, c'est de regarder, dans le visage de l'autre, la pauvreté d'un Christ malade, la présence d'un Christ mourant, la Parole de Dieu qui se fait chair à travers, et encore aujourd'hui, toutes nos misè­res humaines, corporelles, affectives ou spirituelles. C'est de cela qu'a vécu cette femme qui ressemblait probablement, bien qu'elle fût reine, à beaucoup d'au­tres femmes d'aujourd'hui.

C'est cela qu'elle a vécu et je crois que c'est cela qu'elle vous livre, plus spécialement à vous les femmes. Ce don de sa vie pour les autres, cette fé­condité féminine, maternelle, qui n'est pas unique­ment faite pour "assurer" la continuation de l'espèce humaine, mais qui est faite pour signifier la fécondité de l'amour, de la bienveillance et de la compassion de Dieu pour l'ensemble de l'humanité et plus spéciale­ment pour les plus pauvres, ceux qui, comme le Christ, ont été rejetés ou sont rejetés "hors les murs de la cité." Cette fécondité qui est essentiellement cet accueil de la présence de Dieu qui illumine, qui s'im­prègne en soi-même, et qui, de nous, rayonne sur les autres. C'est une tâche nécessaire, c'est une tâche qui ne peut jamais être négligée, mais il est vrai que c'est une tâche qui n'a pas souvent l'honneur de la publicité ou la grandeur de la connaissance publique de la tâche reconnue. Mais peu importe ! Les critères du royaume ne sont pas ceux du monde.

Alors, prions les uns pour les autres ; prions pour les femmes de cette communauté paroissiale, pour que, dans cette communauté paroissiale et dans cette ville, elles puissent vivre ce mystère de la fé­condité spirituelle, à travers leur fécondité humaine caritative. Qu'elles puissent vivre, au cœur de l'Église, sans honte et sans autre désir, simplement et profon­dément, "ce ministère" de la contemplation. Car la contemplation ce n'est rien d'autre que l'accueil, en nous, du "Soleil" qu'est Dieu, le laissant féconder dans notre propre chair, pour Le renvoyer vers les autres et illuminer leur vie et leur visage.

Ainsi, "le royaume de Dieu approche". Ainsi le royaume de Dieu s'incarne. Ainsi le royaume de Dieu se fait, s'incarne ce jour-là pour aujourd'hui, et il n'y a plus à attendre d'autre jour pour le contempler et en rendre grâces à Dieu.

 

AMEN