VÉRITÉ ENTRE FRÈRES
Tt 2, 11-14 ; Mt 8, 15-20
(17 août 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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ous avez sans doute constaté, comme moi, combien il est difficile de vivre avec son prochain, parce que nous avons souvent une idée très précise de son péché et qu'il nous est très pénible de pouvoir vivre dans son péché sans pouvoir rien y faire. Souvent même nous vivons la myopie radicale dans laquelle nous voyons notre prochain s'enfermer. Il est vrai qu'il faut contrecarrer cette vision en sachant que la poutre qui est dans mon oeil est plus lourde que la paille qui est dans le sien, mais il est un fait que nous sommes tous d'accord pour reconnaître que nous voyons très clairement ce qui ne va pas dans l'autre, même si nous voyons très mal ce qui ne va pas en nous, et de fait, nous nous trompons souvent sur nous-mêmes.
C'est un peu ce que l'évangile semble dire aujourd'hui : que nous sommes responsable des autres, que nous avons le devoir d'assurer la vérité en allant trouver notre prochain. Seulement, il y a plusieurs façons d'aller trouver son prochain car il y a plusieurs normes d'intervention. La première consisterait à tenter de régler le prochain sur ce que nous pensons être normal, c'est-à-dire nous-mêmes, ce qui en général, entraîne les pires catastrophes puisque nous avançons à pas de géant vers celui que nous trouvons faible ou pécheur, en lui disant : "Mon pauvre petit, je vois ce qui ne va pas, je vais donc te le dire et t'aider à t'en sortir." C'est donc que nous prenons comme norme de changement ce que nous sommes.
Ce que l'évangile semble dire, c'est qu'il y a référence à une autre norme qui est une autre personne et non celle qui fait des reproches. Les reproches sont nécessaires, l'évangile le dit et même de façon assez radicale puisque, si le frère n'entend pas, il faut deux frères, et s'il reste sourd, il faudra la communauté entière pour faire entendre raison à celui qui a tort. Seulement lorsqu'il parle de deux, de trois ou de la communauté vous avez entendu ce que disait le dernier verset de l'évangile : "Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je serai présent, au milieu de vous !" Ce petit verset éclaire tout le reste. Non qu'il nous donne le droit d'intervenir, avec des charges d'éléphant dans la porcelaine fragile du cœur de nos frères, ce que nous faisons souvent et allégrement, mais nous avons le devoir d'intervenir à cause du Christ et par Lui, puisqu'Il est présent au milieu de nous si nous nous réunissons en son nom. La première intervention, la plus radicale et finalement la plus efficace, celle qui est la plus conforme à l'évangile, avant même la parole, c'est la prière, car celle-ci est certainement ordonnée au Christ et non à nous. Et la première réalisation efficace de ce qu'on appelle "le sacrement du frère" c'est la prière. Il n'y a rien de plus efficace et de réellement évangélique que de prier pour l'autre, même lorsqu'il se trompe.
Il y a aussi l'intervention. Seulement elle est plus compliqué, du fait que nous y mêlons un certain nombre de maquillages que nous avons soigneusement inventés. Vous avez constaté, comme moi, que dans l'Église il y a des maquillages de pouvoir. Il est curieux comme le pouvoir fascine terriblement les hommes et à quel point, sous des allures souvent doucereuses et assez mièvres, certains membres, peut-être que j'en fait partie, ont un plaisir absolument inouï à tisser progressivement un pouvoir spirituel qui est peut-être le pire, par cette façon, un peu inclinée, de protéger, de dire qu'on a soin ou souci de l'autre, que finalement notre cœur est si vaste et tellement en paix qu'il peut supporter la peine des autres. Pour ma part, et à l'image de l'évangile, j'appelle cela une injure à l'évangile car s'il y en a un qui puisse nous porter, c'est le Christ et le Christ seul. Et qui a, dans son cœur, la prétention la plus infime de vouloir jouer Christ avec les autres, se fait contre le Christ. Il n'y a pas d'autre méthode que d'être, dans l'humilité même de son cœur, et de se savoir incapable de porter l'autre. Dans ce cas-là, le reproche devient vrai car il n'est pas fondé sur la sûreté de soi-même mais sur celle du Christ.
Il est bon de purifier de temps en temps nos relations, surtout celles de l'Église ou, sous des prétextes d'une charité de guimauve, nous avons tissé entre nous des relations incroyablement désagréables où se mêlent des relents, des traces de soif de pouvoir, de mal d'amour, de mal-être qui enveniment la transparence même de l'évangile. Et ce passage qui nous rappelle au sacrement du frère nous rappelle à l'humilité, à savoir que seul le cœur du Christ peut nous porter et non le cœur de l'homme. Et même dans cette communauté, il y a des paroles qui me paraissent contraires à cet évangile, car il y des choses qui ne peuvent se vivre que dans la dureté de l'humilité et non pas dans la mièvrerie de paroles d'une charité à faible prix. Prions les uns pour les autres pour que nous nous purifions de vouloir être le Christ pour l'autre, afin qu'Il le soit tout seul, Lui notre Dieu.
AMEN