LA BREBIS PERDUE

Tt 2, 1-8; Mt 18, 12-14

(16 août 1988)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

ette parabole de la brebis perdue comporte, en saint Matthieu, une conclusion propre : "Ainsi, on ne veut pas, chez votre Père qui est aux cieux, qu'un seul de ces petits se perde !" Cette conclusion fait allusion à la question "Qui est le plus grand ?" Jésus prend un petit enfant et dit : "Le plus grand parmi vous doit se faire petit comme cet enfant !" et il ajoute : "Malheur à ceux qui scandalisent les petits !" Cette parabole prend donc chez saint Mat­thieu une tonalité un peu particulière : il s'agit du salut des tout-petits. Non pas des enfants, mais de ceux qui sont pauvres, démunis et ici il s'agit soit de ceux qui, à cause de leur faiblesse, de leur fragilité peuvent être scandalisés, soit de ceux dont la fragilité, la petitesse consiste en ce qu'ils s'égarent loin du Seigneur. Pour saint Matthieu, les pécheurs, les brebis égarées sont considérés comme des petits, comme des pauvres, comme des malheureux. Par conséquent comme des gens plus proches du cœur de Dieu puisque, sans cesse, Jésus dit : "Bienheureux les pauvres ! Bienheu­reux les petits !" - "Je Te rends grâce, Père, d'avoir révélé ton mystère aux petits et non pas aux savants ou aux habiles !" Les pécheurs, les brebis égarées, sont rangés dans cette catégorie des petits. Il y a là une grande miséricorde de la part de Jésus.

Au lieu de voir dans les pécheurs des rebelles, des blasphémateurs, des gens qui s'élèvent contre Dieu, qui par malignité s'éloignent de Lui, ils nous sont présentés comme des pauvres, des malheureux, comme des gens qui ont besoin d'aide, de secours parce qu'ils sont trop fragiles, trop petits et qu'ils ris­quent de s'égarer, de s'éloigner et parce que petits, des gens qui ont droit à une sollicitude toute particulière de la part de Dieu. Dieu est plus proche des petits que des autres, Dieu est, d'une certaine manière, plus proche des pécheurs que des autres parce qu'ils ont plus besoin de son amour. Il n'est pas question ici de jugement, de répartir les mérites ou les récompenses, il est question de la fragilité de tel ou tel des enfants de Dieu qui a davantage besoin de la sollicitude divine, qui a davantage besoin de ce secours que Dieu veut donner à tous pour que tous parviennent à Lui et à sa joie.

On comprend alors pourquoi Dieu tire plus de joie de cette brebis perdue que des quatre-vingt dix-neuf qui ne se sont pas égarées. Non pas que Dieu délaisse, méprise ou ne porte pas d'intérêt à ceux qui ne pèchent pas, à ceux qui ne s'éloignent pas de Lui, à ceux qui lui restent fidèles, ce serait bien injuste de sa part, mais il y a une sollicitude et donc une joie toute particulière de la part de Dieu pour ceux qui sont en perdition pour ceux qui sont loin, pour ceux qui sont pauvres. Dieu veut le bonheur de tous et tous les pa­rents savent bien cela. Quand un de vos enfants est plus fragile, plus menacé, réussir à le sauver, réussir à l'aider, à faire son bonheur, réussir à ce qu'il réussisse sa vie, c'est une joie toute particulière, une joie d'une certaine manière plus grande, plus belle que celle que l'on peut éprouver à l'égard de tel autre enfant qui avait moins besoin d'aide parce qu'il était naturelle­ment plus fort, plus équilibré ou qu'il avait plus de facilité à marcher dans le droit chemin.

Il n'y a donc pas là injustice de Dieu parce qu'il n'y a pas jugement. Ce n'est pas une préférence de la part de Dieu. C'est une qualité toute particulière de sa tendresse et de sa miséricorde à l'égard de ceux qui sont plus démunis. D'une part, ceci nous invite à regarder les pécheurs que nous rencontrons non pas avec un regard de mépris ou de jugement ou de re­dresseur de torts, mais avec cette sollicitude qui est celle de Dieu et qui, pour beaucoup de raisons, va vers ceux qui sont plus fragiles, plus menacés. Et quand nous nous rendons compte que nous sommes nous-mêmes pécheurs, ne nous raidissons pas dans je ne sais quel rejet ou orgueil mal placé, ne nous mépri­sons pas non plus, mais regardons-nous avec cette sollicitude de Dieu. Sachons que Dieu nous regarde avec tendresse et avec amour, et sachons nous mettre sous ce regard. Ne nous enfermons pas dans notre péché ou dans une répulsion à l'égard de nous-mêmes à cause de notre péché, mais venons, humblement, pauvrement, mendier de Dieu sa miséricorde, sa solli­citude, en sachant qu'Il nous aimera d'autant plus que nous avons davantage besoin de son amour.

 

AMEN