LES BÉATITUDES
Qo 3, 16-21 et 4, 1-4 ; Mt 5, 1-12
(27 mai 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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'Eglise nous propose une lecture continue de l'évangile de saint Matthieu dans sa partie centrale qui commence par la proclamation des béatitudes, ouverture de la prédication de Jésus. C'est un texte inépuisable sur lequel les générations et les générations n'ont cessé de méditer pour s'incorporer véritablement cette pensée du Christ.
La proclamation du royaume est d'abord une proclamation du bonheur. La loi du Christ n'est pas une série d'impératifs à accomplir, de devoirs mais elle est d'abord la révélation de la route du bonheur. Et ce bonheur, tel que Jésus nous le proclame, est tout à fait paradoxal puisqu'Il dit : "Heureux ceux qui n'ont rien ! Heureux ceux qui pleurent ! Heureux ceux qui ont faim ! Heureux ceux qui ont soif !" Autrement dit, heureux ceux que le monde considère comme malheureux. Heureux ceux que nous considérons spontanément comme malheureux. C'est dire : même les pauvres, même ceux qui n'ont rien, même ceux qui pleurent, même ceux qui ont faim sont heureux. Mais heureux pourquoi ? Non pas parce qu'ils sont pauvres, non pas parce qu'ils n'ont rien. Heureux parce que le royaume des Cieux leur est donné.
C'est dire que le bonheur comme le Christ nous le propose et nous le révèle, ne consiste pas d'abord dans la satisfaction des besoins, dans l'accumulation des biens. Le bonheur ne réside pas dans le fait d'avoir ce dont on a besoin, d'avoir de l'argent ou même d'avoir de quoi manger, le bonheur est d'un autre ordre. Le bonheur c'est d'entrer dans la terre promise, le bonheur c'est d'entrer dans la consolation de Dieu, le bonheur c'est d'avoir un cœur ouvert à la misère comme le cœur de Dieu est ouvert à la misère des hommes. Le bonheur c'est donc, au plus profond de nous-même, la rencontre entre Dieu et nous. Le secret du bonheur est dans cette intimité avec Dieu, dans cette communion avec Lui, dans cette révélation qu'Il nous fait de son mystère, et plus encore de son amitié, de son amour pour nous. Le bonheur ne consiste pas en un certain nombre de sécurités ou de garanties, le bonheur consiste à être aimé, à être aimé de Dieu, à le savoir et à y trouver sa plénitude.
Et alors à ce moment-là, même si on est pauvre, même si au plan matériel on a faim, même si un certain nombre d'épreuves font que nous pleurons, il y a au fond de nous un bonheur que rien ne peut atteindre, que rien ne peut entamer, parce qu'il est plus radical que toutes les circonstances de notre vie humaine et même que toutes les épreuves par lesquelles nous pouvons passer. Ce bonheur radical c'est ce qui donne son sens à toute notre vie. On peut même aller plus loin et, d'une certaine façon, dire que ceux qui sont vraiment dépouillés, ceux qui sont réellement détachés, peut-être par volonté, par ascèse, peut-être par la force des choses, ceux qui sont réellement pauvres savent, encore mieux que les autres, ce qu'est ce bonheur parce qu'ils ne risquent pas de confondre les plans, ils ne risquent pas de mélanger la joie de Dieu avec les plaisirs ou le confort terrestre. Ils savent où est, et où est exactement, je dirais même exclusivement, la source de leur bonheur.
Ce texte est déroutant, ce texte est paradoxal, il peut même, à certains moments, nous rebuter. Il est vrai que, à quelqu'un qui est dans l'épreuve et qui pleure, dire : "Tu es heureux parce que tu es dans l'épreuve" c'est peut-être une façon de parler difficile à entendre et ce n'est peut-être pas la meilleure manière de le faire approcher de la vérité de l'évangile. Et pourtant il y a là quelque chose de très vrai, de très essentiel. Et je crois qu'il faut nous en persuader, nous en imprégner, non pas au moment où nous serons dans la pauvreté ou dans l'épreuve, mais au moment ou, n'y étant pas encore, nous essayons de comprendre cette parole du Christ et ainsi de préparer notre cœur à une adhésion plus profonde qui, elle, pourra durer, même dans l'épreuve, si elle a déjà été profondément inviscérée en nous. C'est cela l'éducation de notre foi, c'est cela l'approfondissement de notre vie chrétienne de découvrir, petit à petit, lentement mais véritablement, profondément, l'esprit des béatitudes. De le découvrir au fond de nous-mêmes et de notre expérience afin que, aux jours plus difficiles, cet esprit des béatitudes soit véritablement vivant en nous et nous permette, à ce moment-là, d'y voir plus clair, et de mieux comprendre la parole du Christ, et à quel point nous sommes aimés.
Je ne crois pas qu'il y ait d'autre méthode pour comprendre cela que d'écouter, de ré-écouter et de ruminer ces paroles, de les ruminer non pas tout seul, la tête dans les mains, par manière d'étude, mais de les ruminer avec le Christ qui nous les redit sans cesse, en essayant de les écouter de sa propre bouche, c'est-à-dire de nous approcher de Lui, c'est-à-dire de faire cette expérience de sa proximité et de son amour. Et c'est seulement dans la mesure où nous découvrirons à quel point Il nous aime, à quel point nous sommes aimés par Lui, c'est seulement quand nous le découvrirons de façon vivante, de façon profondément vécue, concrète et précise, que nous pourrons, petit à petit, entrer dans 1'esprit des béatitudes et devenir vraiment ses disciples.
AMEN