UN ENFANTEMENT
Ap 18, 1-2+9-11+21-24 ; Mt 24, 1-14
(20 novembre 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ous lisons les textes eschatologiques de l'évangile tels qu'ils nous sont donnés par saint Matthieu. Au premier abord, ce qui nous frappe surtout c'est l'annonce de toutes sortes de malheurs et de cataclysmes : destruction du Temple, guerres, tremblements de terre, famines, et de façon plus intérieure à l'Église, persécutions, faux-prophètes, trahisons et querelles internes. Finalement "l'amour se refroidira chez le plus grand nombre." Il y a donc là une perspective assez impressionnante, bouleversante même, devant une sorte d'acharnement des puissances du mal contre l'univers, contre l'humanité, plus particulièrement contre les croyants, contre l'Église.
Pourtant le Christ nous affirme la signification profondément positive de toute cette histoire du monde. Toutes ces guerres, ces tremblements de terre, ces divisions intestines nous les connaissons déjà. Il y a longtemps que l'histoire des hommes, l'histoire de l'Église est faite de tout cela, et notre époque probablement en a sa part ni plus ni moins que les autres. Ne croyons pas que les divisions dans l'Église ne datent que d'aujourd'hui, car il y en a toujours eu. Ne croyons pas que les persécutions ne datent que d'aujourd'hui, il y en a toujours eu. Et de même pour les guerres et les cataclysmes. C'est donc une façon de regarder l'histoire des hommes que d'y voir cette accumulation de terreurs. Mais le Christ nous donne le sens de tout cela : c'est un enfantement. Et il compare toutes ces épreuves aux douleurs de l'enfantement.
Ces douleurs de l'enfantement, la Genèse les lie au péché. C'est à cause du péché de l'homme que l'enfantement, c'est-à-dire le don de la vie, ne peut pas se faire uniquement de façon joyeuse et glorieuse, mais qu'il suppose un arrachement, un détachement, un déchirement. Il y a en nous des forces qui s'agrippent aux choses, des forces de repliement et d'égoïsme qui font que rien ne peut se construire sans d'abord un dépouillement. C'est pourquoi tout enfantement, qu'il s'agisse de la vie de la chair ou de l'enfantement du monde nouveau dont le Christ nous parle ici, ne peut se faire que moyennant un certain nombre de dépossessions. Et d'une certaine manière toutes ces guerres, tous ces cataclysmes tous ces événements qui sont le "salaire de notre péché", deviennent aussi pour nous le moyen providentiel d'accéder à l'enfantement, d'accéder à la nouveauté. Non pas que Dieu veuille ces épreuves pour nous permettre de nous renouveler, d'entrer, mais, de fait, à cause de notre péché, nous ne pouvons entrer dans ce monde nouveau que si nous acceptons de lâcher prise aux réalités du monde ancien. Et comme nous avons du mal à lâcher prise, ce sont souvent les grandes épreuves, les grandes difficultés qui nous contraignent à ouvrir les mains et à nous abandonner.
Un enfantement, et Jésus en manifeste un des aspects majeurs : la proclamation de la bonne nouvelle du Royaume jusqu'aux extrémités du monde. En même temps que se déploient les forces du mal, en même temps que se multiplient guerres et épreuves, en même temps la bonne nouvelle du Royaume est proclamée, l'évangile est annoncé. Non pas seulement matériellement par le fait que des prédicateurs s'adressent à toutes les nations de l'univers, mais surtout cette proclamation est une proclamation intérieure. Il y a dans les cœurs une avancée de la bonne nouvelle, une avancée du Royaume. En même temps que ces épreuves, il y a donc cette marche sécrète, mystérieuse mais triomphale de la vérité de Dieu.
Jésus Lui-même, après avoir multiplié ces images terrorisantes, précise :"cette bonne nouvelle" comme s'il y avait coïncidence entre la bonne nouvelle du Royaume et toute cette dégradation du monde. C'est dire que, en même temps que le monde s'use, un autre monde qui est le même renouvelé, naît. Sa naissance coïncide avec la souffrance. C'est un mystère difficile à analyser, et pourtant c'est le mystère même de la Pâque du Christ. Si le monde et nous-mêmes nous devons passer par cette épreuve pour arriver à la vie, c'est que Lui-même le premier, Jésus a accepté de passer par la mort pour entrer dans la Résurrection. C'est la Pâque de Jésus, c'est notre Pâque, c'est la Pâque du monde. Et cette pâque s'explique à cause des forces de pesanteur et des résistances de notre péché.
C'est encore cela qu'explique ce qu'on appelle le Purgatoire, c'est-à-dire cette nécessité, en complément de notre vie, dans "l'antichambre" de la vie nouvelle, cette nécessité d'une purification, d'un dépouillement, d'un arrachement. On ne peut entrer dans l'amour que les mains ouvertes, or nos mains sont fermées. On ne peut entrer dans l'amour que le cœur largement accueillant, or notre cœur est replié sur lui. Et l'on ne peut pas ouvrir des mains crispées sans, d'une certaine manière, leur faire mal, arracher quelque chose à nos doigts. On ne peut pas rendre notre cœur accueillant sans en briser la dureté.
C'est pourquoi la souffrance et les épreuves sont inévitables, non pas par un dessein de Dieu, mais à cause de notre résistance et de la résistance du mal en nous. Alors si, dans notre vie ou autour de nous, nous voyons des épreuves, ne perdons pas l'espérance. A travers toutes ces souffrances, c'est un enfantement qui se produit, c'est un monde nouveau qui naît, c'est notre cœur qui s'ouvre à une lumière nouvelle. Gardons cette espérance même au moment où elle est difficile à saisir, même au moment où il semble que tout va en sens inverse. Gardons cette certitude : Dieu nous aime, Il ne peut pas nous abandonner, et Il nous veut à Lui, Il veut notre bonheur et notre joie, et Il la construit à travers tout ce qui se passe dans notre vie, avec le meilleur et aussi avec le pire, le tout devant déboucher dans la vérité et la lumière. Croyons-le soyons assurés dans cette espérance et cette foi.
AMEN