CROÎTRE DANS LA FOI
Tb 13, 6-10 ; Mt 21, 23-33
(31 août 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ne fois de plus nous voilà remis au pied de ce figuier desséché qui a embarrassé plus d'un prédicateur et plus d'un exégète, et sans doute aussi les évangélistes. A vrai dire saint Luc dont on dit que la rédaction a été postérieure à celles de Marc et Matthieu a lui-même omis le passage, sans doute parce qu'il était très gêné de voir le Seigneur se fâcher de ce que les figuiers n'obéissent pas aux lois de leur croissance naturelle au moment même où Il avait faim. En fait on est toujours un peu consterné devant ce fait. On voit bien que dans les deux récits de Marc et de Matthieu qui sont très proches l'un de l'autre, déjà les interprétations et les explications divergent. Marc veut accentuer le caractère paradoxal du miracle en disant : "Ce n'était pas la saison des figues !" Matthieu veut insister sur le caractère immédiat et instantané du miracle en précisant que le figuier devint sec au moment où Jésus prononce la malédiction. Dans un cas comme dans l'autre nous sommes d'autant plus embarrassés que ce miracle est très certainement authentique. Un miracle aussi embarrassant que cela, on ne l'invente pas Il est tellement difficile d'imaginer qu'un jour le Seigneur passe sa colère sur un pauvre figuier parfaitement innocent que les évangélistes n'auraient jamais pu l'inventer. Si donc le Christ a posé un geste aussi paradoxal, aussi étonnant, il doit bien y avoir une raison. Je ne prétends pas l'avoir trouvée, mais cela peut nous amener à quelques réflexions assez importantes.
On a souvent dit que l'enseignement sur ce miracle n'ayant pas été compris, les évangélistes ont tout de suite orienté les choses d'une autre manière. Ce que Jésus voudrait nous dire, c'est qu'il fallait avoir la foi et qu'alors on ferait des choses encore plus extraordinaires que de faire tout de suite dessécher des figuiers, comme de dire aux montagnes de se jeter dans la mer ou aux arbustes de se déraciner et d'aller se planter dans la mer. C'est un peu dévier la signification du miracle. Si c'était cela le cœur même de la signification de ce miracle.
Au fond, Israël est l'arbre. A travers toute sa tradition, Israël a toujours compris sa vie, son existence comme un arbre. Il est tantôt une vigne, tantôt un figuier : "Je suis une vigne aux pampres charmants !", tantôt un cèdre du Liban, toutes réalités végétales qui ont à la fois un enracinement solide dans la terre et un vaste espace pour se déployer. C'est le mystère même d'Israël que d'avoir cette double dimension d'enracinement plus profond que les païens dans le mystère de Dieu, et la possibilité même de croître, de s'épanouir en se nourrissant de cette grâce et de cet amour de Dieu pour produire du fruit Et à travers tous les psaumes est souvent évoquée la figure du Juste ou du peuple d'Israël comme cet arbre qui porte de fruit. Cette tradition était extrêmement enracinée dans la conscience des Juifs contemporains du Christ qui Lui-même y fait plusieurs fois allusion, le grain de sénevé, le grain semé en terre, etc ... Bref tout cet univers végétal et surtout celui des arbres qui représente la solidité, la durée, la pérennité à travers les vicissitudes de l'histoire, a toujours symbolisé l'existence d'Israël.
Or que se passe-t-il pour Israël en face du Christ ? Israël, dans la personne des Sadducéens et surtout du personnel du Temple, n'accueille pas le Christ. C'est précisément là que l'existence de l'arbre devient paradoxale. Quand le Christ vient, c'est de toute façon, la saison. Et au moment où la saison se déclare, normalement le figuier qu'est Israël devrait porter du fruit. Or cet épisode se situe précisément au moment où le Christ a des difficultés avec les Sadducéens, avec les autorités de Jérusalem, avec le service du Temple, et c'est ce que signifie l'épisode des vendeurs chassés du Temple. Je crois que le fond même du problème est là. A travers le signe même du figuier qui est évidemment un signe très paradoxal et très déconcertant, le Christ nous montre exactement ce qui fait défaut à Israël, dans la situation où Jésus se trouve, à quelque temps de sa Passion.
Ce qui fait défaut à Israël c'est le fruit de la foi messianique, c'est le fruit de la foi en"l'accomplissement du temps" manifesté en la personne de Jésus. Jésus vient là pour qu'Israël ait du fruit, "La gloire de mon Père c'est que vous portiez du fruit, et un fruit qui demeure !", et quand il arrive au milieu de son peuple, au cœur même de la présence de Dieu, à Jérusalem, là où normalement l'arbre devrait être le plus vivace, Il n'y trouve que des feuilles. Il trouve des sacrifices, Il trouve toute une réglementation concernant les holocaustes et les offrandes, mais Il ne trouve pas de fruits. Et par conséquent, dans sa faim de rencontrer Israël, Il ne rencontre rien, Il ne rencontre que des feuilles. Et la condamnation, la mort du figuier, le fait qu'il se dessèche, c'est précisément le mystère de cet amour de Dieu qui vient à la rencontre de celui à qui cet amour est destiné en premier lieu, comme un amour privilégié, et qui, d'une certaine manière devient un amour rentre, celui de la colère de Dieu, qui n'est pas un châtiment mais qui se traduit par le dessèchement du figuier.
Pour nous, je crois que c'est un enseignement extrêmement précieux et important. Le sens même de notre vie et de notre existence à nous est une existence de croissance. La vie spirituelle a les mêmes lois que l'existence végétale. Il faut que cela pousse. Si ça n'arrive pas à maturité, si ca n'arrive pas à donner du fruit, on ne peut rien faire d'autre que de couper l'arbre. Pour nous aussi, c'est le même mystère. Il ne faut pas croire qu'Israël soit logé à une autre enseigne que nous. Pour chacun d'entre nous, c'est le même mystère, de la visite, de la venue du Christ. Et quand Il ne rencontre que des feuilles, et malheureusement nous sommes beaucoup plus feuillus que fruitiers, cet amour ne peut même pas produire le fruit qu'Il attendrait. C'est le mystère de la condamnation, c'est le mystère du refus de l'amour, qui ne vient pas de Dieu Lui-même comme si Dieu châtiait, mais qui est simplement un amour qui se donne et qui n'est pas accueilli, d'un amour qui veut être fécond et qui rencontre la stérilité, le manque de foi.
Ceci rappelle une autre parole que le Christ a dite à peu près dans le même temps de son ministère : "Quand le Fils de l'Homme reviendra, trouvera-t-il encore la foi sur la terre ?" Ce qui est le fruit de ce monde, c'est la foi, ce qui est le fruit de ce monde, c'est la dynamique profonde de notre existence, de la vie de tout homme, pour que, rencontrant Dieu, cela produise des fruits. Or la plupart du temps, nous dévions cette dynamique profonde, nous la tordons, nous la falsifions et nous ne portons que des feuilles.
Prions pour que chaque fois que, dans l'eucharistie, nous disons : "Nous attendons que Tu viennes !" cette parole ne soit pas creuse, mais qu'elle soit, en nous, l'éveil et l'approfondissement de la foi au Christ-Messie. Qu'à travers cette expérience de la foi nous portions de moins en moins de feuilles, que (pardonnez-moi l'expression) peut-être nous y laissions des plumes, mais que nous y trouvions des fruits qui ne peuvent être que la présence même de Dieu, la vivante présence de Dieu qui donne du fruit au cœur de sa création, au cœur de ce monde, pour qu'il devienne son Royaume.
AMEN