Tb 10, 7 a-13 ; Mt 18, 13-20
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e passage que nous venons de lire en saint Matthieu fait partie de ce que l'on appelle le "discours ecclésiastique". Il s'agit du rassemblement d'un certain nombre de paroles de Jésus parce qu'elles touchent aux exigences fondamentales de la vie de l'Église. Le thème central est centré sur la correction fraternelle. Quand on lit ces textes, on pourrait penser qu'il y a là quelque indiscrétion ou quelque encouragement à l'indiscrétion. "Si tu vois que ton frère en est venu à pécher, va le trouver, reprends-le seul à seul." Quand on sait à quel point il est désagréable d'avoir des gens qui veulent à tout moment s'immiscer dans votre vie et contrôler vos progrès dans la vertu, il est très improbable que Jésus ait encouragé cela. Cependant il a voulu, je crois, nous montrer quelque chose de très profond.
Vous avez remarqué que lorsqu'un frère vient à pécher, il y a comme des structures concentriques qui se mettent autour de lui pour essayer de ne pas le laisser sombrer. La première structure concentrique, c'est celui qui est le plus proche, son frère qui peut être le témoin de son péché. Ensuite on fait appel à deux ou trois, il y a déjà un lien plus large, enfin on fait appel à l'Église tout entière pour demander au pécheur de se repentir et de retrouver le droit chemin. Qu'est-ce à dire sinon que l'Église, qui n'est rien d'autre que ce lien de l'Esprit saint qui nous unit, est envisagée ici comme une sorte de barrière qui nous empêche de tomber dans le péché ou qui du moins empêche que les conséquences du péché ne soient trop lourdes et ne détruisent un frère ? L'Église ici est envisagée comme une sorte de système de sécurité à plusieurs fermetures comme on en voit dans les centrales atomiques. Plusieurs systèmes de sécurité s'enchaînent les uns aux autres pour empêcher que le frère ne soit totalement abîmé, corrompu ou perdu par son propre péché.
A ce moment-là, on voit bien que c'est toujours le même motif, la même réalité qui joue, tantôt un frère, tantôt quelques frères, tantôt l'Église tout entière qui ramène au cœur de ce frère pécheur le témoignage de l'amour que Dieu a pour tous et pour lui en particulier et pour lui dire :" Ne sors pas de la communion ! Ne sors pas de l'amour dans lequel tu as été fondé, la communion de l'amour de l'Église que tu as reçu dans ton baptême". C'est pour cela qu'il y a, à la fin de ce passage, quelque chose qui ne pose pas de problème en soi : "Tout ce que vous aurez lié sera tenu au ciel pour lié et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera aussi délié dans le ciel". En fait, ici, Jésus s'adresse bien à l'Église tout entière et la plupart du temps nous considérons ce passage comme réservée au magistère, au ministère du prêtre ou de l'évêque, successeurs des apôtres. C'est pour cela d'ailleurs que cette phrase se trouve quelques chapitres auparavant appliquée à Pierre seul, et qu'on la retrouve à la fin de l'évangile de Jean sous une forme légèrement différente : "Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis." Et là c'est appliqué aux apôtres. Ici c'est toute l'Église qui reçoit le pouvoir de lier et de délier. Alors est-ce que cela veut dire que tout le monde peut confesser son frère ?
Je ne crois pas, mais cela éclaire d'un jour assez important le ministère même de la réconciliation. C'est vrai que seuls les évêques, les prêtres ont mission de délier sacramentellement. Mais d'où vient leur pouvoir sacramentaire ? Il vient de l'Église tout entière qui est le lieu du pardon. Et l'Église, d'où le reçoit-elle ? Elle le reçoit du Christ. De telle sorte qu'on peut dire que lorsqu'on va se confesser auprès d'un prêtre c'est bien sûr le prêtre qui est 1'instrument de Jésus-Christ pour pardonner, mais en même temps qu'on reçoit par ce prêtre le pardon du Christ, on le reçoit aussi à travers toute 1'Église qui, mystérieusement est associée au Christ qui délie. Ainsi on peut dire que lorsque le prêtre donne le sacrement du pardon, c'est avec lui toute l'Église qui est signe de pardon pour nous qui recevons le sacrement. Nous ne sommes pas absous ou pardonnés par un prêtre, nous sommes pardonnés par le Christ, mais parce que le Christ, au cœur de ce monde, a suscité un lieu qui est le lieu même du pardon, tout ce tissu de frères qui est autour de nous et qui a prié, qui nous a portés pour que nous ne soyons pas totalement perdus ou corrompus par le péché. C'est cela le sens écclésial du sacrement de réconciliation. Nous n'y faisons pas assez attention, soit que nous parlons purement et simplement du péché collectif, soit que nous pensions que c'est uniquement le prêtre qui pardonne. Mais c'est plus profond, plus vaste que cela. Quand nous sommes pardonnés, nous sommes maintenus par tout ce réseau de prière, d'intercession, de charité, de communion dans l'amour qui nous porte et qui nous apporte le pardon de Dieu par le ministère du prêtre.
Qu'en recevant ce pardon de Dieu nous ayons présent à l'esprit ce passage de Matthieu que nous sachions que, dans l'intimité même de ce dialogue avec le prêtre seul, c'est toute l'Église qui est rassemblée autour de nous et que notre amour dans ce mystère de l'Église en soit renforcé.
AMEN