LA MAIN DESSÉCHÉE
Tb 7, 1-9 a ; Mt 12, 9-21
(24 juillet 1987)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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'homme qui avait la main desséchée et qui se tenait à la porte de la synagogue n'avait comme seul souci que cette main redevienne saine. Tout blessé par ce handicap, infirme, comme diminué par rapport aux autres hommes, il avait placé toute son espérance dans le fait qu'un jour un homme puisse passer et le guérir de ce qui le gênait et l'empêchait de vivre comme les autres. Peut-être même n'espérait-il plus rien, en tout cas il était là, tendant l'autre main pour pouvoir vivre d'aumônes. Il attendait, sans rien attendre.
Puis le Christ passe et lui dit simplement : "Etends la main !" Et elle redevint saine comme l'autre. De l'autre côté, dans la synagogue ou à l'extérieur, les Juifs, les pharisiens, tout pétris de la grande Histoire du Seigneur qui s'est révélé, Lui le Dieu vivant unique et vrai, qui au long des siècles et à travers les générations a écrit doucement cette Loi dans le cœur d'Israël, "comment je vais vous sauver, comment le salut va se révéler à vous, selon quelles catégories, dans quel ordre je vais procéder, afin de faire de votre peuple élu, un peuple de sauvés. Je me révèle à vous car je vous ai choisis pour que vous portiez aux nations la lumière, la nouvelle du salut." Et le cœur des pharisiens honnêtes, intègres, connaissant cette Loi, connaissant cette histoire, attendent eux aussi le salut.
L'homme à la main desséchée connaissait certainement l'histoire d'Israël, connaissait l'Alliance du Sinaï, avait dû lire les prophètes et la Torah, mais cette main desséchée l'avait comme amoindri, affaibli, et la main desséchée passait devant la Torah, elle passait devant la Loi, elle passait devant l'Alliance, elle passait devant les règles et les catégories qu'il avait dû apprendre. Elle obscurcissait toute sa vie. Et justement, le Christ choisit de prendre ce raccourci, d'aller vraiment au salut, mais en balayant toute cette histoire. Alors, comprenez bien, les pharisiens s'en trouvent choqués, eux qui n'ont pas la main desséchée, mais qui ont le souci du cœur desséché d'Israël et qui attendent impatiemment son Messie. Faut-il vraiment avoir la main desséchée pour comprendre comment le salut de Dieu peut s'opérer sur nous ? Ou finalement comprenons-nous assez bien comment les pharisiens se sont trouvés surpris, choqués, renversés que Dieu, que Jésus prenne ce raccourci ? Raccourci qui, finalement, semblait nier toute cette longue histoire, toute pétrie de paroles de Dieu, d'espérance, de foi. Comment balayer, d'un seul coup, la foi d'Abraham, comment balayer la Révélation sur le Sinaï ? Dieu avait-il droit de se renier Lui-même et de renier son histoire ?
C'est une première façon de voir les choses. La seconde façon c'est que, l'homme à la main desséchée offrait malgré lui, et à cause de sa blessure et de sa misère, une matière immédiate qui s'offrait à la guérison et au salut du Christ. Alors que les pharisiens n'offraient rien, si ce n'est un certain système ou une idée du salut qui devait leur être donné. Dans l'homme à la main desséchée, il y avait comme quelque chose de proche parce que humble et simple au salut. Finalement qu'offrons-nous à être sauvé ? Qu'est-ce que nous voulons que Dieu sauve en nous ? Il y a en nous deux choses. Il y a en nous notre effort, notre volonté tendue de façon à nous convertir, à nous tirer vers le meilleur de nous-mêmes. Et puis, derrière, les misères continuent à se rouler les unes les autres, sans jamais vraiment changer. Mais est-ce que ces misères qui se roulent, qui s'engendrent mutuellement, est-ce que nous les offrons vraiment au salut de Dieu ? Est-ce que nous sommes suffisamment malléables pour que Dieu puisse les prendre et faire de notre effort une chose efficace ? c'est-à-dire que Dieu puisse, par sa propre grâce, épouser notre volonté, notre effort pour devenir meilleur, et donc ainsi nous convertir et nous transformer ? Ou est-ce que nous opposons à Dieu notre système personnel, intellectuel ou même affectif de la façon dont nous voudrions être sauvés par Dieu? en commençant par tel point puis tel autre.
L'homme à la main desséchée n'avait plus le loisir d'inventer un système pour être sauvé. Il était là, simplement là, attendant à peine une guérison, laissant s'écouler sa vie puisqu'elle était malheureuse. Et il offrait toute sa vie au salut. Ainsi le Christ peut lui dire : "Etends ta main !" Mais il ne peut dire aux pharisiens : "Et votre cœur ? Étendez votre cœur ! Qu'est-ce que vous voulez que je sauve en vous si vous opposez à mon salut cette règle ? Mon Père qui M'a révélé, mon Père qui vous a parlé, n'a pas commencé par dire la Loi, mais Il a commencé par dire : "Ecoutez-moi ! car j'ai à vous parler, au creux même de votre misère, au creux même de votre faiblesse, parce que c'est là que je vais travailler, et c'est là que je vais modeler le salut."
Il y a là comme deux positions d'homme, et il vaut mieux nous situer comme l'homme à la main desséchée pour tout offrir à Dieu, pour être vraiment malléable afin qu'Il puisse nous remodeler, nous recréer, et non pas opposer à Dieu notre volonté à nous de parvenir à Lui, à notre idée mais non pas à la sienne. Demandons que par cette eucharistie que nous allons partager, que par ce pain et ce vin que nous allons boire et manger, nous acceptions d'être saisis par Dieu, à l'endroit même où nous sommes desséchés, afin que Dieu puisse nous sauver sans trouver d'obstacle.
AMEN