IL A PRIS SUR LUI NOS INFIRMITÉS
Tb 4, 3-11 ; Mt 8, 5-17
(13 juillet 1987)
Homélie du Frère Michel MORIN
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I |
l a pris sur Lui nos infirmités. Il s'est chargé de nos maladies." C'est une des réalités que nous affirmons le plus souvent, parfois avec beaucoup de véhémence, dans la foi chrétienne, que le Christ, comme le prophète Isaïe l'avait annoncé, le Fils de Dieu est venu sur la terre, dans la chair humaine. Il a pris la forme, l'apparence d'un esclave du mal, d'un serviteur qui a souffert, qui a été conduit à la mort comme un troupeau vers l'abattoir. Cependant c'est peut-être une des réalités de la foi dans laquelle nous avons le plus de peine à entrer, parce que, apparemment, nous ne comprenons pas pourquoi, aujourd'hui encore, nous-mêmes sommes pris dans nos infirmités, sommes chargés, surchargés, écrasés de nos maladies. Et nous aimerions mieux, puisque c'est ainsi affirmé dans l'évangile, qu'Il ait tout pris et que nous, maintenant, nous n'ayons plus rien à prendre ni à vivre. Cela nous paraîtrait non seulement clair, mais logique.
Or, à l'évidence, pour chacun d'entre nous, il n'en est pas ainsi. Il est vrai, à la fois, que le Christ "a pris nos infirmités, qu'Il s'est chargé de nos maladies", mais il n'est pas moins vrai que ces infirmités et ces maladies pèsent encore sur notre vie, sur notre cœur, sur notre chair et sur celle de l'humanité tout entière et de chaque homme. Et souvent, quand le malheur nous accable ou accable des proches ou quand des catastrophes réveillent l'humanité, nous disons : "Pourquoi, Dieu permet-il encore cela ? Puisqu'Il est mort pour nous, puisque nous affirmons qu'Il a souffert pour nous, pourquoi sommes-nous encore souffrants, douloureux, accablés, détruits par tout ce mal ?" Et souvent beaucoup de chrétiens s'écartent de la foi vivante, voire de l'Église, parce qu'ils ne peuvent pas supporter que cette Parole de Dieu ne s'accomplisse pas pour eux.
Je crois qu'il y a là une façon de poser le problème qui est fausse, et par laquelle nous ne pouvons pas entrer dans la vérité de la Pâque du Christ. Il ne s'agit pas de nous demander pourquoi ça existe encore, mais de savoir, aujourd'hui, regarder et voir que, de fait, nos maladies et nos infirmités sont non seulement portées par le Christ, mais qu'elles sont en réalité vraiment guéries. Simplement, cette guérison n'est pas encore totalement et définitivement achevée, ni dans notre humanité personnelle, ni dans l'humanité collective, tout simplement parce que la Pâque du Christ n'est pas encore accomplie pour nous dans sa face glorieuse, dans sa face éternelle, dans cette réalité au-delà du temps, de l'espace et des circonstances.
Lorsque le Christ est mort sur la croix, Il est, en même temps, ressuscité dans la gloire. Et c'est là qu'Il porte nos infirmités, et c'est là qu'Il se charge de nos maladies et de notre mort. Et le regard chrétien sur les maux qui nous accablent, ce n'est pas, ce ne peut pas être de dire : "Pourquoi Dieu permet-il encore cela ?" mais c'est de dire : "Comment, à travers cela, je vais parvenir à ouvrir mon cœur à la Pâque du Christ ?" Il faut toujours, dans les circonstances de notre vie, les appréhender et les vivre, non pas d'abord à partir de nos questions, de notre logique et des réponses que nous voudrions apporter, mais toujours à partir de la réalité du Christ mort et ressuscité. C'est vrai, et ce sera toujours vrai, jusqu'à la fin de votre vie comme de la mienne et jusqu'à la fin de la vie du monde, nous serons toujours accablés par le mal et la souffrance. Les progrès de l'homme n'enlèvent rien à la souffrance de l'homme. Il y a même certains progrès qui ne permettent plus à l'homme de progresser en humanité mais qui l'accablent de façon beaucoup plus profonde, de souffrances, de peine, d'inquiétude ou d'angoisse. Alors il nous faut écouter ces paroles de l'évangile en croyant et non pas en païen ou en mal-croyant, et redire dans notre cœur ce que le centurion romain, qui était un païen par rapport au peuple juif, disait à Jésus : "Tu peux tout ! Tu peux me guérir !" Ce n'est même pas la peine que tu viennes chez moi aujourd'hui, car je sais que ta Parole est suffisamment puissante pour guérir mon enfant. Et l'enfant est guéri sur l'heure même de la profession de foi de ce païen, de ce centurion romain.
Cet évangile et ces paroles du Christ qui ont pris chair de façon radicale dans la totalité de son être, et de façon définitive dans sa Pâque, il nous faut aussi les vivre pour ce qu'elles sont. Beaucoup parmi vous qui accompagnent les grands malades, qui recueillent les confidences de ceux qui souffrent, ou qui sont là, témoins silencieux de la mort de leurs frères, savent qu'au cœur même de leur souffrance et de leur mort, il y a une guérison qui est visible à ceux qui croient, parce que ces frères qui souffrent et qui meurent, et ce sera un jour notre tour, savent qu'au-delà ou plus exactement au plus profond de leur peine, de leur déchirure, de la fin de leur vie, il y a un salut, il y a une Pâque, il y a une lumière dont ils vivent déjà par une sorte de paix, d'abandon et de confiance. C'est cela la guérison que le Christ, de façon certaine, apporte à ceux qui ouvrent leur cœur ou leur chair blessée à sa Pâque. Il ne faut donc pas attendre une solution temporelle ou médicale pour nos maladies et notre mort, il n'y en aura jamais. Mais il faut attendre, là même où notre être se défait, la présence du Christ qui vient le refaire, non pas dans son visage de chair et de temporalité, mais dans le visage interne d'éternité, à son image et à sa ressemblance.
AMEN