EXTÉRIEUR OU INTÉRIEUR

Tb 2, 1-10 d ; Mt 6, 16-23

(7 juillet 1987)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

ette page d'évangile est faite de trois paragra­phes indépendants les uns des autres. L'un est un conseil de Jésus sur le jeûne, un autre sur le trésor véritable de notre cœur, et le dernier sur no­tre regard. Le point commun entre ces trois passages c'est, je crois, le rapport entre l'extérieur et l'intérieur.

A propos de l'œil, Jésus nous dit qu'il est "la lampe du corps", c'est-à-dire tout ce qui entre en nous, du monde extérieur, par le regard, par la vue et aussi d'ailleurs par les autres sens qui sont tous inclus ici dans le plus noble d'entre eux, tout ce qui entre en nous du monde extérieur doit être reçu en nous d'une manière saine et lumineuse et transparente. C'est dire que notre rapport à ce qui nous est extérieur peut être ou bien un rapport de dénigrement, de vue négative, ou bien encore un rapport malsain de concupiscence de désir, ou bien au contraire ce peut être un rapport d'accueil, d'ouverture, un rapport dans lequel toutes choses sont reçues en nous dans leur vérité, avec res­pect, avec amour, avec une manière de leur conserver leur intégrité et non pas d'en faire quelque chose sus­ceptible d'assouvir nos besoins. Notre rapport aux choses comme aux êtres qui nous sont extérieurs, ainsi symbolisé par le regard, peut être un rapport d'accaparement ou au contraire un rapport de transpa­rence et d'accueil. C'est pourquoi Jésus insiste sur cette manière lumineuse que nous devons avoir de nous ouvrir au monde, aux êtres et aux choses, ma­nière lumineuse, sans quoi que seront les ténèbres intérieures de notre cœur si nous ne sommes pas ca­pables d'avoir un rapport de vérité et de lumière avec ce qui est hors de nous ? Voici donc un premier point, relativement facile à comprendre, sur ces rapports entre l'extérieur et l'intérieur, rapport d'accueil dans la lumière.

Au premier abord, il semblerait que cela est contredit par les paroles qui précèdent au sujet du jeune : "Quand vous jeûnez, ne le montrez pas à l'ex­térieur" ne faites pas étalage de votre jeûne, "sans quoi vous avez déjà votre récompense." Si vous jeû­nez au vu et au su de tout le monde, si vous faites montre de votre vertu et de vos efforts, alors vous êtes déjà récompensés par la bonne opinion qu'on aura de vous, ou que vous croirez qu'on a de vous, en tout cas par la manière un peu vaniteuse et exhibitionniste que vous aurez d'accomplir vos bonnes œuvres. Au contraire, si vous voulez que votre jeûne soit connu de Dieu, il faut qu'il se passe au plus secret de vous-mê­mes, et extérieurement "parfumez votre tête, lavez votre visage pour avoir l'air d'être dans la joie et non pas d'avoir un visage défait" comme quelqu'un qui fait des sacrifices et qui s'impose un certain nombre de pénitences. Ici, il semblerait que Jésus nous pro­pose une discordance entre l'extérieur et l'intérieur.

Vous comprenez tout de suite ce que cela veut dire. C'est que cette mine défaite que l'on peut arborer pour manifester aux autres notre jeûne, cette mine défaite, au fond, est un mensonge. Car c'est une façon d'ameuter le regard des autres sur nous, mais au lieu que notre jeûne soit ce qu'Il doit être, c'est-à-dire une offrande profonde, intérieure de notre cœur, une of­frande faite à Dieu, cela devient une sorte de sport et de démonstration faite devant tous les spectateurs. C'est un petit peu ce que le diable proposait à Jésus et luis disait : pour convertir tout le monde "jette-toi du haut du Temple et les anges viendront" et te tiendront en l'air, et tout le monde applaudira et trouvera cela très beau. Et bien, si j'ose dire, Jésus ne mange pas de ce pain-là. Jésus nous recommande au contraire que notre jeûne soit vrai, c'est-à-dire qu'Il soit un jeûne du cœur, qu'il soit un jeûne devant Dieu et non pas un jeune pour plaire aux hommes, pour avoir bonne ré­putation, pour être remarqué et qu'on dise : "Mon Dieu, cet homme, mon Dieu cette femme, comme ils font des sacrifices, comme ce sont de bons chrétiens!" C'est donc toujours la même vérité que Jésus nous demande, mais cette fois-ci la vérité passe par la dis­crétion, la vérité passe par un certain secret parce que la vérité du jeûne, comme la vérité de la prière, est une vérité intérieure, c'est la vérité du fond du cœur. Autrement dit, le rapport entre l'extérieur et l'intérieur doit toujours être un rapport de vérité et non de men­songe, que le mensonge consiste en exhibitionnisme ou en accaparement des êtres et en manque de trans­parence et d'accueil à leur égard.

En fin de compte Jésus nous donne le secret de tout cela. Où doit être notre vrai trésor ? Notre vrai trésor ne doit pas être sur la terre, c'est-à-dire il ne doit pas faire partie d'une vie mondaine. Notre vrai trésor est au ciel, là où toutes choses prennent leur vérité et leur signification dernière dans le regard de Dieu. Il faut que notre cœur soit attaché à ce qui est du ciel, non pas que nous méprisions la terre, mais pour que nous emmenions avec l'élan de notre cœur tout ce qui nous entoure, tout ce qui est terrestre, dans le regard de Dieu, dans le cœur de Dieu.

 

AMEN